ROCK 'N' ROMANCE - NANETTE WORKMAN
(avec Mario Bolduc) Éditions Libre Expression
par CHRISTIAN NAUWELAERS
Workman-Bolduc (photo : Jacques Migneault)
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Une vie rock and roll, voilà ce que nous propose cette autobiographie canadienne parue en 2009, et qu'un éditeur français ferait bien de distribuer ici.
Nanette Workman est née en 1945 dans le Bronx, d'un père trompettiste et d'une mère choriste qui abandonne ses activités à son mariage. Nanette passe ses jeunes années à Jackson, dans le Mississippi. Elle se produit en public dès 1949, comme une enfant prodige du spectacle.
Des premières télés locales suivent : Teen Tempos, lors des années cinquante. Passées loin de la population noire de la ville, dans un cadre où la ségrégation paraît encore logique et dans l'ordre des choses. Ce qui ne l'empêche pas, heureusement, d'être élevée dans un brouet de musiques diverses. Elle dévoile un parcours professionnel et personnel incroyablement riche et sinueux.
Venue tenter sa chance à New York, elle subit... un viol le 8 février 1965, onze mois après son arrivée dans la Grosse Pomme. Un choc terrible qu'elle parvient à surmonter.
Participation à la comédie musicale How To Succeed In Business Without Really Trying. Puis elle se trouve plongée dans un univers plus «hip». Elle fréquente un établissement ouvert par un roi du twist: Joey Dee ! Le Starliter Lounge. Que ne fréquentent pas que des teenagers, loin de là...
Les mafiosi y ont leurs habitudes. Et la poudre parle parfois...quand elle ne s'inhale pas. Apprentissage de la coke pour la jeune et très belle chanteuse longiligne et irrésistible. Dans un autre club de la grande ville électrique, le Rolling Stone, elle chante du rock. Parfois avec les Young Rascals !
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LES YÉ-YÉS DE LA BELLE PROVINCE
Ce que le lecteur découvre avec amusement voire une certaine stupeur, c'est que le phénomène dit «yé-yé» (la manie des adaptations systématiques en français des succès anglo-saxons) envahit le Canada francophone, tout autant que la France ! Avec la même dénomination, mise à toutes les sauces comme on sait: le yé-yé.
Elle fait équipe sur le plan personnel et professionnel avec un fameux chanteur canadien, bientôt producteur: Tony Roman. Qui lui met le pied à l'étrier pour sa première époque de chanteuse professionnelle.
Au début Nanette enregistre des titres français...en phonétique. Comme une version de Et Maintenant, une merveille bien connue de Bécaud.
Nanette part pour des semaines en tournée avec Roman en mars 1966, et apparaît maintes fois à la télévision canadienne. Cela à partir d'avril 1966, dans Jeunesse Oblige.
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Et Tony Roman crée son propre label: les disques Canusa.
Nanette, chanteuse émérite et déjà expérimentée, est nommée Révélation féminine 1967. Et son premier LP triomphe.
Petit intermède américain ensuite, dont une apparition dans le Pat Boone Show en 1967, peu après... Pink Floyd !
Janvier 68, une rencontre Dick Rivers/Tony Roman au Midem...qui laisse un souvenir cuisant au troisième larron du rock français !
Retour au Canada; on rêverait de découvrir ces émissions tellement dans l'air du temps d'alors (idéaliste et créatif en diable, plein d'optimisme) auxquelles Nanette apporte son talent et sa beauté ravageuse. Elles s'appelaient Fleurs d'amour, Fleurs d'amitié. L'esprit de San Francisco souffle partout !
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DES STONES À JOHNNY
Le grand virage de sa carrière et de sa vie commence en novembre 1968. Le producteur anglais Richard Armitage obtient l'accord de celui de Nanette, Tony Roman, pour la représenter en Angleterre et en Europe.
Aux studios Olympic de Londres, Nanette remplace une choriste malade pour l'enregistrement du nouvel album des Stones Let It Bleed. Elle côtoie donc Madeline Bell et Doris Troy pour ce job de rêve. Quant à Jagger et les autres, rien de scandaleux: ils la traitent avec respect et amitié.
Anecdote qui me semble inédite (sauf erreur !): pour Country Honk, version «roots» de Honky Tonk Women, Jagger interroge Nanette sur sa ville d'origine. Et les paroles de cette version-là deviennent : I met a gin-soaked barroom queen in JACKSON ! Nanette se met à fréquenter le gratin du rock anglais, dont Roger Waters. Elle vit à cent à l'heure.
Des sessions nombreuses pour Nanette, en général avec les deux autres grandes choristes américaines: Doris Troy et Madeline Bell. Tom Jones, Billy Preston, Edwin Hawkins Singers, Ringo Starr, Badfinger etc.
Elle dévoile des histoires inconnues et très amusantes, comme avec Lennon pour sa prestation à Power To The People.
Mars 1971, elle assure les chœurs pour un album londonien de Johnny, qui continue à ne jurer que par l'Angleterre: Flagrant Délit. Coup de foudre immédiat. C'est Nanette qui rame un peu, pour une fois...pas longtemps !
JOHNNY CIRCUS...DANS TOUS LES SENS DU TERME
Johnny a succombé au charme vénéneux, mais aussi purement artistique de la jeune Américaine surdouée. Il l'invite dans ses shows comme le Palais des Sports 1971, à la télévision française, et lui fait enregistrer un 45 tours.
Chris Kimsey et Lee Hallyday produisent l'album de Nanette Grits and Cornbreads. Mais c'est surtout la saga délirante du Johnny Circus à laquelle les fans de Johnny associent Nanette Workman.
Un été 1972, avec une caravane folle lancée sur toutes les routes de France, pour présenter Johnny... et Ange en première partie sous chapiteau. Une aventure infiniment séduisante et totalement dans l'air du temps 1972, mais qui va connaître un déroulement de plus en plus chaotique. La drogue dure est une compagne permanente. Certains shows sont annulés. D'autres se déroulent devant des publics très clairsemés. Au final, un gouffre financier qui handicape Johnny pour longtemps.
Et le chanteur finit par laisser tomber brutalement la chanteuse, dont il renonce même à produire un album. Promesse jamais tenue, sous la pression de Sylvie dont Johnny n'est pas du tout prêt encore à se séparer, malgré les feux de la passion. Un terme «passion» qui retrouve son sens étymologique : la souffrance.
AVANT ET APRÈS JOHNNY
Suite à ces tribulations, Nanette retourne au Canada. Elle devient...une reine du disco. Mais cela non sans revenir en France à l'occasion, pour chanter dans Starmania en 1978 notamment, puis douze ans plus tard dans La Légende de Jimmy, d'un Jérôme Savary totalement envoûté par la poitrine généreuse de Diane Tell. Cette dernière se voit mise en valeur bien plus que Nanette, à qui certains ne pardonnent pas encore sa réputation de briseuse du couple Hallyday.
Son récit comporte de nombreuses aventures musicales dans divers genres (disco, hard rock, blues), des tourments et souffrances (décrochage très douloureux des drogues dures, trois avortements, un incendie de sa maison canadienne)...
Mais Nanette est une légende, honorée le 2 avril 2000 au Mississippi Music Hall Of Fame.
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Aux côtés de BB King, John Lee Hooker, Jerry Lee Lewis, et Elvis à titre posthume. Excusez du peu !
Aujourd'hui Nanette éprouve un amour toujours aussi intense de la vie et de la musique.
Une immense artiste à (re)découvrir, par son patrimoine discographique et par ce livre.
Qui comporte de nombreuses photos. Plusieurs avec des stars comme Johnny, Bill Wyman, Peter Frampton, John Paul Jones (du Led Zep) etc.
Une discographie, auquel manque un seul titre, enregistré en 1998 à Paris, pour l'album-concept Holly Days (EMI) du grand Boris Bergman (des adaptations de titres du Texan légendaire par des artistes divers): On S'Prend Des Claques, une version de That Makes It Tough |
LE COIN DU SPÉCIALISTE
Plusieurs mentions de la comédie musicale How To Succeed in Show Business. La vedette étant Michelle Lee selon Nanette...Mais au début, au 46th Street Theatre à partir du 14 octobre 1961 (donc plus de deux ans avant son arrivée à New York), c'était Bonnie Scott.
P.18 et 19 Rudy Vallee pas Vallée (...ne pas confondre avec Jean !).
P.30 On A Slow Boat To China, titre exact de «Slow Boat To China».
P.52 Jamais les Beatles n'ont assuré une première partie d'une tournée européenne de Joey Dee !
P.74 The Monkees et non «Monkeys».
P.98 Orthographe particulière pour Paint it, Black des Stones. On oublie toujours la virgule, qui met l'accent sur la noirceur.
P.175 Johnny beaucoup moins connu au Canada, les trois petites erreurs qui suivent tout à fait pardonnables...
Son premier disque sorti non en janvier 1960, mais le 14 mars; sa tentative de suicide le 10 septembre 1966, non en fin d'année; la collaboration avec Mallory ne commence qu'en 1972. Flagrant Délit, l'album de Johnny qui a vu la rencontre à haute tension de Johnny et Nanette, était l'album de Philippe Labro, parolier marquant.
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