THE SHAKESPEARES

 

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Chapitre 1 : Les débuts du groupe. Son arrivée en Belgique. Le chanteur Brian - Martin Pigott et Chris Stone

 

Chapitre 2 : Les English restent en Belgique - 1967

 

Chapitre 3 : Sortie de Burning My Fingers

Les Shake Spears changent leur nom en Shakespeares

 

Chapitre 4 : How does she look - Tournage Clip à Knokke

 

Chapitre 5 : Février 1969 les Shakespeares quittent la Belgique

 

Alan Escombe vit aujourd'hui à Byron Bay (Australie)

Son fils Luke est à l'aube d'une carrière internationale.

 

 

 

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LES SHAKESPEARES

CHAPITRE 5 : DÉPART DE BELGIQUE (FÉV 1969)

English Rock band Shakespeares

The Shakespeares 1968

PERMIS DE TRAVAIL

À la fin de notre saison au Match Club, les Shakespeares eurent la désagréable surprise de trouver dans leur boite aux lettres un pli émanant de l'Office des étrangers. Les musiciens étaient tous ensemble convoqués au bureau de police afin de répondre ... à quelques questions.

 

C'était à prévoir. Nous en avions discuté à plusieurs reprises. L'Angleterre ne faisant pas encore partie du Common Market, les autorités belges avaient fini par s'intéresser au sort de ces jeunes gens qui, depuis des années, vivaient en Belgique, y travaillaient, … sans permis de travail.

Ceci dit, Martin, Sox et Alan disposaient d'un permis de résidence valable jusque 1969. Ce qui n'était pas le cas de Georgie et de Mick.

Bien entendu tant qu'ils avaient été sous contrat avec Albert Van Hoogten, patron de Ronnex records, ils avaient été protégés. Mais depuis leur émancipation, cette couverture n'était plus de mise.

 

Contact pris auprès d'un avocat, ce dernier me conseilla de leur faire quitter le pays sans tarder.

 

 

On n'estampille plus les passeports à la sortie, me dit-il. Par contre, au retour, ils obtiendront un cachet d'entrée sur le territoire, ce qui leur permettra de faire une demande de résidence en bonne et due forme pour … trois mois.

 

En attendant, j'écrivis au bureau de l'office des étrangers pour leur signaler que le groupe ne vivait plus régulièrement en Belgique, depuis quelques mois, et que je faisais suivre leur courrier en Angleterre. Mon intervention eut le mérite de leur éviter d'être interrogé à court terme dans un commissariat. Les Shakespeares quittèrent donc Bruxelles en catimini et partirent rejoindre des amis ou des membres de leur famille les uns à Paris, les autres à Londres.

 

Ce mauvais coup du sort modifiait toutes les perspectives. Il devenait évident qu'en revenant en Belgique, les musiciens devraient se mettre en conformité avec la législation. On ne peut jouer impunément à cache-cache avec la police quand on se produit sur des scènes aux quatre coins du pays. J'ai été voir leur firme de disque pour les mettre au courant de la situation.

 

RCA RECORDS - HELP !

Je m'imaginais qu'un des pontes de RCA allait se pencher sur le problème et intervenir sans délai pour trouver une solution. En effet, il suffisait que la firme reconnaisse que les Shakespeares étaient leurs employés pour que ceux-ci obtiennent un permis de travail, tout comme l'avait assumé Albert Van Hoogten.

 

Le brave Monsieur René Moeyersoens, public relations de RCA, me reçut avec sa courtoisie habituelle. Mais devant ma requête, il préféra me faire grimper un étage plus haut pour rencontrer Yvon Debille, son patron qui, à son tour, me fit comprendre qu'une telle démarche n'entrait malheureusement pas dans le cadre de ses attributions.

 

Je m'apprêtais à gravir le dernier étage de l'immeuble pour exposer le cas à Monsieur Colpin, directeur général de la firme, lorsqu'une secrétaire me rattrapa pour me certifier qu'il était en voyage...

 

Il fallait se rendre à l'évidence : RCA Belgique n'avait aucune intention d'aider les musiciens comme l'avait fait le modeste Ronnex Records. Ce jour-là, je réalisai que la firme d'Elvis, n'était en réalité qu'une vitrine qui dissimulait un staff de représentants de commerce. Ha, évidemment, si les Shakespeares avaient rapporté davantage de sous  !

 

A leur retour, quelques jours plus tard, les Anglais reprirent leur vie d'artiste, comme si rien se s'était passé.

 

Je repris le harnais en multipliant les contacts et les rendez-vous pour assurer la promo de leur disque. Je les envoyai chez Francine Arnaud qui, à l'époque, recevait chaque mercredi après-midi, avec beaucoup de gentillesse, une kyrielle de musiciens.

 

 

Francine Arnaud RTB

Francine Arnaud, le mercredi après-midi (photo Jamin)

 

Chose rare, pour être signalée, ils participèrent également à une émission complète de Formule J grâce à la collaboration de Claude Delacroix qui les aimait bien. Ils passèrent en attraction aux Cousins, au New Gymnase, au Temple, au Tube.

 

Septembre et octobre passèrent. How does she look se classa n° 1 dans le chart de l'hebdomadaire Télé Moustique. Mais les ventes ne dépassèrent pas les quatre mille exemplaires.

 

 

RICHARD D.T - BUSINESS MAN AMERICAIN

Lors d'une prestation dans la salle des fêtes de l'American College of Brussels, Alan Escombe fit la connaissance de Richard D.T. (surnom Dick) agent immobilier américain, qui vendait des terrains en Floride à de gros bonnets du Benelux. Mais l'homme d'affaires s'intéressait également au show-business.

 

Aux States, il était en relation avec une grande vedette de l'époque, Timi Yuro, une artiste au timbre de voix incomparable et qui avait sorti un tube : Hurt. Dick fit savoir aux Shakespeares qu'il pourrait s'intéresser à leur carrière. A l'issue de la soirée, il leur proposa même un prochain rendez-vous dans son appartement d'Ixelles.

 

 

Je me rappelle encore aujourd'hui de l'énorme enthousiasme que suscita cette proposition. Dick is fantastic. He is a rich man and influant. He wants to release an album with us ...in the United States  !!!

 

Pendant plusieurs jours, je n'entendis que des louanges. Alan était le plus enthousiaste.

 

Chris se montrait plus réservé. Martin ne pipait mot, même si implicitement, il partageait le point de vue d'Alan. Quant à Mick et à Georgie, ils assistaient à tout ça en spectateurs attentifs. Pour ma part, j'étais à la fois prudent et sceptique. J'avais déjà vu valser tant de promesses en l'air.

 

Avec le recul, on peut aisément comprendre les raisons qui ont incité les cinq garçons à faire preuve d'autant d'enthousiasme. Ils savaient bien que leurs jours en Belgique étaient comptés et qu'il leur fallait trouver une alternative. Alors pourquoi ne pas risquer le tout pour le tout et tenter l'aventure ?

 

De manière pragmatique, je suis parvenu à leur faire admettre que l'offre de Richard ne reposait, à ce jour, sur rien de tangible. Je leur ai donc suggéré de se rendre à son rendez-vous pour obtenir davantage d'informations. Mais j'avais bien du mal à imaginer que cet inconnu s'intéresse soudainement à ces cinq musiciens, les prenne en charge financièrement et les envoie aux States pour y enregistrer un L.P.

 

 

 

Quelques jours plus tard, les musiciens m'apprirent que Richard avait pris contact avec l'agent (une femme) de Timi Yuro afin qu'elle vienne les auditionner à Bruxelles. De son évaluation dépendrait la suite des événements... et donc de l'avenir du groupe ! Voilà qui changeait tout !

 

L'agent américaine débarqua deux semaines plus tard et passa voir jouer les Shakespeares dans un club choisi par Richard. Ce n'était pas le lieu idéal. La salle était petite et ne disposait pas d'une véritable scène. Le public était assis aux pieds des musiciens. Pas terrible pour donner le change !

 

Les boys firent ce qu'ils purent avec les moyens du bord. L'avis tant attendu fut nuancé. Elle déclara que le groupe était OK sur le plan musical mais qu'il avait encore besoin de parfaire sa technique sur le plan scénique.

 

English Rock band Shakespeares

photo J.Jième

 

À la demande des musiciens, j'allai à mon tour rencontrer Richard qui me confirma son intention de s'occuper des musiciens. Et, comme ceux-ci ne pouvaient plus rester en Belgique sans effectuer une demande officielle de résident, (ce qu'ils refusaient) mieux valait qu'ils quittent le pays.

 

 

 

Il nous surpris tous en nous annonçant qu'il leur finançait un séjour en Espagne pour qu'ils puissent répéter à leur aise, améliorer leur présence sur scène et créer de nouveaux morceaux destinés à la création d'un album. Il proposa Palma de Majorque comme point de chute. Ensuite, au bout de trois mois, il viendrait sur place se rendre compte des résultats engrangés. Le but final étant de les expédier ensuite à New-York où il les ferait enregistrer dans les meilleurs studios. J'étais sidéré !

 

English Rock band Shakespeares

photo J.Jième

 

L'assurance de cet homme était impressionnante. Le pire c'est que j'étais séduit et que j'avais réellement envie de le croire… comme Alan et les autres. Il faut dire qu'en 1968, ce genre de plan était tout à fait possible. Combien d'hommes d'affaires anglais ou américains ne s'étaient-ils pas entichés de groupes et s'étaient attelés à lancer leur carrière ? Tout le monde songeait évidemment à des types comme Brian Epstein.

 

UN SACRÉ DILEMME

 

Sur le plan professionnel, je me trouvais à la croisée des chemins. J'avais consacré deux ans de ma vie à ce groupe, me démenant sans compter pour lui trouver du boulot, assurer sa promotion et l'améliorer sur le plan scénique. Mais les moyens financiers faisaient défaut. Il fallait laisser à quelqu'un qui dispose de réelles ressources le soin de prendre leur destin en main. Alors pourquoi pas cet homme d'affaires américain ?

 

Ceci dit, si j'accompagnais le groupe en Espagne et après aux States, je savais que ce serait pour de longs mois, un an ou davantage. J'allais donc devoir quitter mon appartement, renoncer au bail, revendre ma bagnole, mes meubles. Pire : J'allais devoir me séparer momentanément de ma compagne. Sans aucune garantie d'aboutir à un résultat tangible. A l'inverse, si je décidais de ne pas les suivre, je perdais de vrais amis et ... mon job. Je me retrouvais face à moi-même, à mes choix, à mes responsabilités.

 

Dans le courant d'octobre 1968, j'appris que j'allais être papa. Il ne manquait plus que ça ! A vingt-six ans, c'est un bel âge pour avoir un enfant... et pour se marier !

 

C'est à la même époque qu'Alan Escombe connut de graves problèmes dentaires. Il souffrait le martyr. Il dut se faire hospitaliser. Dick alla le voir à la clinique et comme il n'était pas couvert par la sécurité sociale, régla l'entièreté de la facture des soins. Geste vivement apprécié et qui renforça son crédit.

 

Je revis Dick T. une seconde fois pour essayer de sonder ses réelles intentions. Je lui chiffrai même le coût global de l'opération. Mais ce genre de  "détails"  ne parut nullement l'émouvoir. Je lui remis alors un budget concernant les frais immédiats : six tickets d'avion pour l'envol jusque Palma, transport du matériel et location d'une villa sur place, frais de nourriture, de déplacement etc... Je lui demandai également de faire établir un contrat en bonne et due forme, reprenant point par point les propositions qu'il nous avait faites. L'américain prit bonne note de l'ensemble de mes suggestions et me dit qu'il allait voir tout cela avec son avoué.

 

Le Bidule place des martyrs

Le groupe sur la place des martyrs ( photo J.Jième)

 

Pendant ce temps, les choses évoluaient à toute vitesse. Une nouvelle lettre en provenance du bureau de la police des étrangers nous rappela la précarité de la situation actuelle. La machine administrative suivait bel et bien son cours inexorable.

 

Afin de ne pas trop attirer l'attention sur eux, les Shakespeares me demandèrent de ne plus accepter de contrats en province. Ils craignaient en effet d'être arrêtés sur une route lors d'un contrôle de routine de la gendarmerie. Or le manque d'argent devenait criant. Il fallait bien continuer à manger, à payer le loyer, à remplir le réservoir de la camionnette. Restait Bruxelles, comme seule source de revenus ! A vrai dire, rien ou presque.

 

LE BIDULE, PLACE DES MARTYRS

Bidule and the Shakespeares

Martin Pigott, J.Jième, Chris Stone . Au centre Michelle Attanasio,

copine de Piero , Mick Carter , une copine, Serge Nagels

et Alan Escombe.

 

 

C'est à cette époque que je découvre, Place des Martyrs une petite boite sympa qui s'appelle Le Bidule. Piero Kenroll est parvenu à y dégoter un job de disc jockey pour les samedis après-midis. Rapidement, l'établissement devient le lieu de rendez-vous de tous les passionnés de rock de la région bruxelloise. On y écoute en avant-première les premiers albums de Canned Heat, Deep Purple, Ten Years After, les Doors, Fleetwood Mac, etc...

 

Bidule dancing place martyrs

Shakespeares au Bidule (J.Jième)

 

Malgré l'étroitesse des lieux, Jean-Claude, le patron du Bidule, encouragé par Piero, engage des orchestres. C'est ainsi que s'y produisent le Sweet Feeling, le Tomahawk Blues Band, les Shakes et bien d'autres.

 

 

Je vais trouver Jean-Claude et lui propose un contrat hebdomadaire avec les Shakespeares. Nous convenons que les musiciens seront rémunérés en fonction des recettes engrangées par les entrées. Ce n'est pas le pactole, mais ça aide à payer certaines factures.

 

Pendant ce temps, je rédige des communiqués de presse que j'envoie aux principales rédactions annonçant le départ imminent des Shakespeares. De leur côté, ceux-ci se déplacent une dernière fois pour dire adieu aux animateurs radio et annoncer qu'ils partent pour l'Espagne ... sans savoir s'ils reviendront !

 

Grâce à ces communiqués de presse, de plus en plus de jeunes se rendent au Bidule, pour les écouter une dernière fois. C'était touchant et sympathique à la fois. Des contacts se nouaient. Des organisateurs de spectacle venaient nous trouver pour nous demander pour obtenir une date pour un concert. C'était impossible ! Je savais que leur départ était désormais imminent.

 

Michelle Attanasio

Chris Stone et Miche

 

LA DATE DU DÉPART SE RAPPROCHE

 

Mi-novembre, les choses s'accélérèrent. Richard D. T. me convoqua à son bureau afin de m'informer d'un important changement dans le planning. Il m'expliqua que les Shakespeares, en tant que citoyens britanniques devaient effectuer une demande de visa pour l'Espagne à partir de leur propre pays. Ils devaient donc impérativement d'abord rentrer en Grande-Bretagne avant de pouvoir s'envoler pour Palma.

 

 

Il me proposa de partir le premier, en éclaireur, afin de trouver maison retirée du centre de l'île afin qu'ils puissent répéter sans déranger le voisinage. Comme je revenais sur la question du contrat qu'il n'avait toujours pas signé, il me répondit : Listen, Jième, je vais dépenser pas mal d'argent sur le groupe en les envoyant en Espagne. J'ignore complètement s'ils seront à la hauteur des espoirs que je fonde en eux. Alors voilà, le deal. Je règle tous les frais du séjour à Palma et puis ensuite on décide pour la suite et on envisage un contrat.

 

Son raisonnement ne manquait pas de logique. Après tout, les affaires sont les affaires.

 

Tant que les musiciens n'auraient pas produit une douzaine de morceaux de qualité, difficile de pousser les négociations plus loin. Je n'osai pas lui poser la question essentielle celle qui me taraudait le plus : que se passerait-il en cas où il ne serait pas satisfait des résultats musicaux des Shakespeares ?

 

Je me rappelle avoir évoqué cette pénible perspective auprès des musiciens. Fatalistes, ceux-ci levèrent les yeux au ciel. Qu'auraient-ils pu me répondre ?

 

Christie, ma future épouse, enceinte, était de moins en moins rassurée. Elle voyait bien que je m'orientais à suivre les musiciens. Un soir, nous eûmes une longue discussion à ce sujet. Je lui expliquai que j'allais partir en éclaireur en Espagne pour au moins assurer la logistique : trouver un point d'ancrage à Palma et y amener leur matériel.

 

Après quelques semaines, si tout se passait bien, elle pourrait venir me rejoindre. Dans le cas contraire, je renoncerais à la poursuite de l'aventure. Sur le plan administratif, je fis d'une pierre deux coups. J'établis les démarches pour l'obtention d'un visa et je fis enregistrer la date du mariage : le 22 janvier 1969.

RÉVEILLON DU NOUVEL AN 1968-69 À CHAMONIX

Sur ces entrefaites, je reçois un courrier de Jean-Claude Pognant qui m'annonce que la famille Aumas qui nous avait si bien reçus, l'été dernier à Genève, nous redemandent pour animer le réveillon de la Saint Sylvestre dans leur chalet de Chamonix. Malgré les risques de se voir contrôlés à la frontière, le groupe décide d'accepter cet engagement.

 

L'entrée en France s'effectua de nuit dans ma vieille Chrysler Vaillant, par un poste frontière non gardé. Serge Nagels était partit la veille avec le camion et le matériel.

 

Il faisait terriblement froid. Les routes étaient verglacées. Que dire des cols ? J'étais obligé de rouler prudemment. Nous avancions comme des tortues Toutes les deux heures, Alan ou Sox me relayaient au volant. Après douze heures de route et de zigzags incessants, nous avons enfin atteint les hauteurs enneigées de cette superbe station de ski qu'était déjà Chamonix à l'époque. Heureusement, de confortables chambres d'hôtel nous attendaient.

 

Après quelques heures d'un sommeil réparateur, nous sommes partis à la découverte de la résidence secondaire de la famille Aumas. Leur chalet était magnifiquement situé avec une vue imprenable sur le Mont Blanc. Le couple nous reçut avec encore plus de chaleur qu'à notre première rencontre à Genève.

 

Jean-Claude Pognant était là, lui aussi, toujours aussi loquace lorsqu'il se mettait à parler de Ange, son groupe fétiche pour lequel il avait tout abandonné. Il m'apprit que sa femme lui avait demandé de choisir entre elle et le groupe. Sans hésiter, Jean-Claude avait envoyé son ménage à la casse.

 

Cette merveilleuse soirée de réveillon nous vit tous basculer sans le savoir d'une année de contestation à une autre non moins mouvementée : 1969, l'année de Woodstock, de la marche sur la Lune et de l'intensification de la guerre au Vietnam. Nous ne pouvions pas soupçonner à ce moment que nous vivions les derniers feux d'une époque extraordinaire où les jeunes de notre génération se berçaient encore de l'illusion qu'ils allaient changer le monde.

 

Cette nuit-là, les musiciens prestèrent beaucoup plus longtemps que ne leur imposait leur contrat. Vers deux heures du matin, Jean Aumas surprit tout le monde en incitant ses invités à déguster des portions de boudin chaud. La plupart d'entre nous refusèrent poliment préférant les raviers de caviar, les succulentes charcuteries ou les desserts enn tous genres. Mais ceux qui avaient opté pour la saucisse eurent l'agréable surprise de recevoir de la part du maître des lieux un billet de cinq cent francs suisses.

 

 

 

 

Parmi les heureux élus se trouvaient Mick Carter et Georgie Wood. Lorsqu'on demanda à Jean Aumas pourquoi il offrait une somme si considérable, il nous expliqua qu'il ne faisait que perpétuer une ancienne coutume familiale qui voulait que le jour de la Saint Sylvestre, le chef de clan offrait une récompense à celui ou à celle qui mordrait dans un morceau de saucisse. Je n'ai jamais cherché à en savoir plus. Mais j'ai regretté d'avoir fait la fine bouche. Le reste de la nuit se passa à chanter, à danser et bien sûr à s'enivrer plus que nécessaire.

 

Shakespeares

Martin Pigott, Alan Escombe et Mick Carter

 

À l'aube, notre hôte m'appela dans son bureau et fit tourner la clé d'un coffre dont il extirpa des billets, montant de la prestation des artistes. Il poussa même la générosité jusqu'à rajouter mille francs suisses à leur cachet. Je le remerciai vivement au nom du groupe et lui expliquai que cet argent venait vraiment à pic pour la suite des événements. Jean Aumas avait déjà été mis au courant des avatars du groupe par Alan.

 

Il savait que celui-ci devait quitter la Belgique, retourner à Londres pour un moment avant de partir à l'aventure pour Palma. Aumas me lança alors cette phrase prophétique : « Si jamais un jour votre groupe se retrouvait dans un coup dur, n'hésitez pas à me le faire savoir? J'essaierais de faire quelque chose ».

 

Cet homme, sans le savoir, venait de prononcer des paroles qui n'allaient pas rester sans effets. Qui aurait pu prévoir le rôle essentiel qu'il allait jouer dans la suite des évènements ?

 

JANVIER 1969

Les dés étaient maintenant définitivement jetés. Il nous restait un mois avant le grand départ. Je m'occupai de résilier le bail de l'appartement des musiciens, trouver un amateur pour la revente de ma Ford Chrysler ainsi que de leur van. Sans oublier de rassurer ma toute jeune femme, de plus en plus inquiète à l'idée de me voir m'engager dans un tel voyage vers l'inconnu. Une drôle de façon de lier son destin à quelqu'un ? Pendant ce temps, les Shakespeares continuaient à jouer les week-ends au Bidule et à répéter, la semaine, dans la cave des Artisans où il faisait si froid que leurs doigts gelaient au bout de quelques minutes, s'ils les gardaient immobiles.

 

 

mariage jième

De g. à d.: Georgie Wood, J.Jième, Christie, Martin Pigott. Derrière : Marc P. et Serge Nagels.

Le 22 janvier, je me rendis à la Maison Communale de Schaerbeek pour apposer ma signature à côté de celle de Christie, que j'épousais pour le meilleur et pour le pire. Martin Pigott et Georgie Wood m'avaient fait la surprise de se déplacer. Ainsi que le fidèle Serge Nagels. Et Marc P. un copain de l'époque et à la fois fan du groupe.

 

Les parents de ma future femme, que je rencontrais pour la première fois étaient là, perdus, souriants, un peu hébétés. Ma mère et ma sœur, tout aussi déboussolées, se tenaient discrètement sur le côté. Mon père avait décidé de ne pas participer à ce mariage qu'il qualifiait de mascarade. Il faut dire que voir son fils revêtu d'un costume de velours bleu taillé dans… du drap de rideau, avait quelque chose de provocant.

 

Et puis les longs cheveux des Shakespeares l'auraient achevé. Cérémonie simple mais tout de même fort excentrique pour l'huissier, les édiles de la Maison Communale et quelques badauds. Le souvenir de cette matinée reste inoubliable pour moi, car il indique bien l'état d'esprit à la fois contestataire et désinvolte qui était celui de certains jeunes de l'époque, dont je faisais bien entendu partie.

rock sixties

THE LAST SHOW - 8 FÉVRIER

Un de leur tout dernier concert eut lieu au Club de Wilfried Brits, Drève de la bonne odeur à Overise. Avant de quitter définitivement la Belgique, les musiciens avaient parlé à diverses reprises de donner un dernier concert d'adieu à Bruxelles. Pourquoi ne pas terminer leur odyssée belge par un baroud d'honneur ? Restait à trouver l'endroit. Ce fut l'Underground, une vaste cave aménagée en local de fêtes, située sous l'église de Wemmel. Marc Laisnez, un jeune particulièrement dynamique, fan des Shakespeares et proche des copains du Club des aigles se fit une joie de prendre en charge l'organisation. Date fixée : le 8 février.

 

Pour cet ultime concert, je voulais que leur prestation soit impeccable et qu'elle marque les esprits. J'ai dès lors proposé au groupe d'axer leur spectacle sur un jeu de scène percutant, musclé et plus visuel que d'habitude.

 

Durant plusieurs jours, j'ai assisté à leurs répétitions et les ai dirigés comme un metteur en scène. Pour assurer davantage de magie au spectacle, j'ai dégotté des rampes de spots de couleurs ainsi que des fumigènes ; de quoi apporter davantage de magie au spectacle.

 

Le 8 février reste un jour mémorable. Piero Kenroll qui avait ameuté tous les fanas de rock arriva dans les premiers suivi d'une sacrée bande. Dans une atmosphère rendue électrique par l'excitation du public qui se pressait en nombre les uns contre les autres, j'annonçai au micro le départ du groupe et leur dernière prestation en Belgique. Je fus interrompu par un tonnerre d'applaudissement, de cris et de battements de pieds, car les Shakespeares montaient sur scène. La salle était plongée dans le noir. Seul brillait un spot de couleur blanche.

 

 

Mick Carter attaqua l'ouverture par un roulement de batterie soutenu tandis que la guitare de Georgie Wood émettait ses premières plaintes. Dans une harmonie parfaite, basse et rythmique enchainèrent tandis qu'apparaissait Martin tout de blanc vêtu. Un à un les spots brillèrent et inondèrent la scène de leurs feux multicolores. Durant plus d'une heure, les musiciens rivalisèrent de punch et de dextérité. En un jeu scénique particulièrement violent, parfois agressif, ils rallièrent un public de plus en plus galvanisé. Georgie Wood, dans une sorte d'hystérie psychédélique, fit hurler sa Fender comme jamais. On vit Chris Stone démolir une de ses deux guitares, Mick Carter faire valser ses cymbales dans tous les sens et Martin envoyer valdinguer son pied de micro au nez du public tandis qu'Alan Escombe faisait la différence par un jeu plus flegmatique et inquiétant. Les Shakespeares donnèrent ce soir-là un de leur meilleur show. Certains diront même qu'il n'était pas sans rappeler les Who. Quand ils eurent plaqués leur dernier accord, au milieu des fumigènes qui avaient explosés sur scène et dans la salle, ce fut la stupeur. Cloué sur place, le public demeurait hébété, interloqué. Puis, peu à peu, crépitèrent les premières ovations qui se traduisirent très vite par un tonnerre d'applaudissements et un feu roulant de martellements de pieds. Rappelés sur scène, on les vit réapparaître, le visage rayonnant, leurs chemises et costumes collés à la peau. Ils terminèrent le show avec Burning my fingers qui avait failli les propulser au sommet des hits parades. Ce soir-là, j'ai pensé à tout sauf à faire des photos de l'événement.

Piero Kenroll Shakespeares

Les toutes dernières photos des Shakespeares datent de février 69 devant le Bidule.

 

Kenroll, Club des Aigles, Shakespeares

Outre les musiciens, on reconnait Jean-Claude, le patron du Bidule avec ses lunettes noires. Serge Nagels

avec sa veste en cuir, Piero Kenroll en costume et cravate, Zorbec à sa gauche.

Devant eux, Marc P. et J.Jième.

LES PREMIERS GRAINS DE SABLE

 

Dans la semaine, la secrétaire de Richard T. m'appelle au téléphone pour me fixer un rendez-vous. Une fois sur place , elle me remet de la part de son patron (en voyage) six tickets d'avion : cinq allers simples pour Londres et un pour moi, à destination de Palma de Majorque. Elle me fait également signer un reçu d'un montant de vingt-cinq mille francs pour couvrir les frais de séjour commun pour un mois. C'est peu, mais acceptable , dans la mesure où elle m'assure que Dick effectuera un versement du même montant tous les trente jours. Enfin, elle me prie de prévenir Dick dès que j'aurai trouvé un point de chute pour les musiciens.

 

Et le matériel ? Les amplis, guitares, sono ? L'américain n'y a pas trop pensé. Et moi, j'ai eu la faiblesse de croire qu'il allait s'en occuper. La secrétaire bredouille qu'elle n'est pas au courant. Dès cet instant, j'aurais, sans nul doute, dû me méfier.

 

 

On se quitte sur cette question essentielle non résolue. Comme Richard ne rentrera pas avant la huitaine, elle me propose d'essayer de régler le problème moi-même.

 

Je contacte aussitôt Phil Lempereur, road-manager des Sweet Feeling, plus au courant que moi de ces questions et lui demande conseil. Il me dit que pour passer la frontière franco-espagnole, il suffit de remplir les divers volets d'un carnet ATA avec la liste précise du matériel.

 

Oui, mais la plupart des instruments, amplis et batterie n'ont pas été achetés en Belgique. Ils doivent donc être déclarés à partir leur pays d'origine. La situation parait kafkaienne, car je n'imagine pas Dick payant le transport du matériel jusqu'en Angleterre pour ensuite l'envoyer à Palma. Il faut pourtant trouver une solution.

 

LE POSTE FRONTIÈRE DE LA JUNQUERA

 

Le lundi, dix février 1969, les cinq musiciens se retrouvent à la Gare du Midi, chargés comme des mulets. Ils ont l'air fatigué. Martin essaye de plaisanter mais le cœur n'y était pas. Alan semble avoir du vague à l'âme dans les yeux. Quant à Sox, il a du mal à garder son flegme légendaire. Les deux autres, trop nouveaux, sont moins impressionnés. Pour eux, la Belgique, qui les avait si longtemps accueillis, c'est fini ! Bien fini. Ils ne reviendront plus.... à moins d'un succès inespéré. Je les regarde monter dans le compartiment de queue et leur adresse un jovial : I'll see you very soon, in Palma, boys! Good bye.

 

Les 11, 12, 13 février, je harcèle quotidienne Viviane, la secrétaire de Richard, pour savoir si les documents du carnet ATA concernant le matériel, ont enfin été estampillés par l'administration des douanes belges.

 

Le 14, Viviane me téléphone et me remet des documents apparemment en ordre ainsi que trois cent dollars pour couvrir les frais de location de la camionnette et de défraiements du road manager. A la vue des papiers, Phil se montre plutôt sceptique. Il me fait remarquer l'absence d'un cachet qui lui paraît essentiel. Le temps presse. Les musiciens vivent dans une situation précaire à Londres. Phil ne dispose de la camionnette que durant quelques jours. Quant à Dick, il est aux abonnés absents. Il faut prendre une décision.

 

En désespoir de cause, Phil assure qu'il se débrouillera à la frontière. J'aviserai sur place, dit-il. Je traiterai directement avec l'agence en douane du poste frontière de La Junquera. Au besoin, je sortirai quelques pesetas pour débloquer la situation si les choses se compliquent. Et le samedi 15, le voilà parti avec le matériel des Shakespeares dans la camionnette des Sweet Feeling. Il n'est le seul du voyage.

 

Un des plus grands fans des Shakespeares, Marc P. l'accompagne.

 

Le surlendemain, vers midi, je reçois un appel en PCV du poste frontière de La Junquera. Phil Lempereur est au bout du fil.

 

 

 

 

Il m'annonce, de sa voix tonitruante, qu'il est passé du côté français, sans problème, mais qu'il a été arrêté par les douaniers espagnols. Plus question d'avancer, ni de reculer ! Les gabelous prétendent qu'il a essayé de passer du matériel musical en fraude. Ils réquisitionnent donc provisoirement les instruments moyennant une caution.

 

Tandis que Phil et Marc passe la soirée et la nuit dans son camion, dans l'attente d'une solution de ma part, je débarque à l'improviste au domicile de Richard… qui, par extraordinaire, est rentré. Je lui explique le topo. Il ne paraît pas l'air ébranlé du tout. Il m'assure qu'il va s'adresser dès le lendemain matin au Consul et verser une caution si nécessaire.

 

Phil me rappelle comme convenu vers neuf heures du matin. Il m'apprend que les douaniers l'ont obligé à décharger le matériel dans un local attenant au poste de garde. Il n'y a plus rien d'autre à faire que de rentrer, d'autant plus que la camionnette coûte inutilement en journée de location.

 

La mort dans l'âme, je commence à réaliser que nous avons été piégés. Dick a négligé un point essentiel de l'accord. Comment expliquer aux musiciens que les seuls biens qu'ils possèdent sont désormais sous séquestre, relégués dans un hangar, à quinze cent kilomètres de l'Angleterre !

 

Vu les manquements, l'absence de contrat ou de sérieuses garanties sur le plan financier, j'aurais sans doute dû tout arrêter. Mais en avais-je réellement la possibilité ? En renonçant à partir pour Palma, j'aurais du même coup abandonné les cinq musiciens à Londres et leur équipement à la frontière espagnole.

 

Je ne pouvais plus faire marche arrière. Richard T. aurait eu beau jeu de me faire porter le chapeau, invoquant le fait qu'il lui fallait une adresse pour faire acheminer le matériel sur l'île. Il fallait donc que je parte, que je leur dégote un point de chute... que l'aventure soit poussée à son terme.

 

Mais quelle aventure !

 

DISCOGRAPHIE SHAKE SPEARS

(établie par Stephan Koenig)

 

Eté 1964: 1ère version de Summertime "avec guitare et sax" / What happened ?, Philips 319763 PF (déjà produit par Albert van Hoogten sous le peudo "A. VANO" !  ; 1964: Shake It Over / Cry For Your Loving, Ronnex Records 1.336 (*) - (**) 1964: Midsummernight's / Brussels Bound, Ronnex Records 1.339 1964: Do That Again / Don't Play Funny Games, Ronnex Records R 1.347 1964: Garden Of Eden / Nossi Dan, Ronnex Records R. 1.352

 

1965: I Can't Tell / I Know, Ronnex Records R. 1.356 ET R. 1.358 ! 1965: (Do) The Shake Spear / Give It To Me, Ronnex Records R. 1.360 ET R. 1.361 ! 1965: I'll Go Crazy / Stop Playing That Song, Ronnex Records R. 1.365 12/1965: Main Theme from : "THE SAINT" / Lucifer, Ronnex R 1366 ET R. 1.368 !

 

1966: Candle / Jerk, Ronnex R. 1.372 1966: Our Life / Ma-pah, Ronnex R. 1.377 -

2 eme version de Summertime "sans guitare sur le sax" / What Happened, Ronnex Records R 1450. Disque d'Or !!!

 

1977: réédition de Main Theme from: "THE SAINT" sous le no 1450 1977: réédition de Summertime / What Happened sous le no 1950 (*) Chris Kritzinger, leader, lead vocals, guitare solo; Calvin Coleman, backing vocals, guitare basse; Perry Jordaan, backing vocals, guitare rythmique, Johnny Kreuger, batterie. Source: Juke Box, 1964. (**) version française du verviétois William Tay sous le titre "Fais-toi belle", Ronnex Records R 1.354, 1964 (rarissime).

DISCOGRAPHIE SHAKESPEARES

Burning My Fingers - Something to believe in (RCA)

How does she look - Treasure of a woman's love (RCA)

 

 

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A suivre : L'Espagne .....