GRAVE DANS LE ROCK

 

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Chapitre 1 : Cravate

 

 

Chapitre 2 : "Un individu malfaisant"

 

 

Chapitre 3 : Summer 69

 

Chapitre 4 : 1969, l'année du siècle

 

 

Chapitre 5 : Dawn of the seventies

 

 

Chapitre 6 : Wight 70

 

 

Chapitre 7 : La Ferme!

 

 

Chapitre 8 : fin 1970 L'explosion

 

 

Chapitre 9 : Déglingue du rock belge

 

 

Chapitre 10 : Monstres Sacrés

 

 

Chapitre 11: Charisme

 

 

Chapitre 12: Glam Rock - Le Schisme.

 

 

Chapitre 13: Rock 73

Genesis-Jemelle-Bilzen

 

Chapitre 14: Rock 74

Stones - Rapsat.

 

Chapitre 15: Les grands concerts de 1974

 

 

Chapitre 16 : Rock et Journalisme

 

 

Chapitre 17 : Épilogue

CHRONIQUE 1960-1965 CHRONIQUE 1966-1972 CHRONIQUE 1973-1980 LES PIONNIERS DU ROCK GROUPES BELGES
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GRAVÉ DANS LE ROCK

Intégral inédit du second ouvrage de © Piero Kenroll

CHAPITRE NEUF

LA DÉGLINGUE DU ROCK BELGE

 

Marcel et Philippe n’en peuvent plus. Nonobstant son succès comme lieu de concert, la Ferme V. continue d’être avant tout une maison de jeunes. En tant que responsables, mes copains sont confrontés aux problèmes de pas mal d’habitués : crises familiales, précarité sociale, drogue, etc. 

 

Ils font de leur mieux pour aider, mais l’indépendance de leur gestion est mal vue par les autorités communales de Woluwe-Saint-Lambert. Un peu découragés, ils décident d’aller voir sous d’autres cieux s’ils ne peuvent pas être utiles. Ils s’expatrient en Algérie où ils trouvent du boulot dans l’enseignement. Bon. Mais pour moi c’est une tuile. Cela fait deux locataires en moins au 19 avenue Van Becelaere et que va-t-il advenir de la programmation rock ?

 

Heureusement, leur successeur à la Ferme, Philippe De Coene, semble disposé à continuer, et il cherche aussi un logement. Il s’installe donc à leur place aussi bien à Boitsfort qu’à Woluwé. Fort bien. Mais l’administration communale de Woluwé met directement la pression sur ce nouveau responsable en refusant de payer les réparations nécessaires à la sécurité de ceux qui fréquentent la Ferme.

 

Manif Ferme V 1971

La grande manif du 11 septembre 1971- photo D. Borremans

 

 

Il est même question d’interdire l’accès des lieux… Ça ne va pas se passer comme ça ! Immédiatement, je bats le rappel de tous ceux que je connais dans le petit monde du rock belge.

 

Jam avec les musiciens de Kleptomania et Friswa de Jenghiz Khan (photo Daniel Borremans)

 

Le 11 septembre la plupart des groupes du pays se produisent gratuitement dans le parc communal tout proche de la Ferme. Tous ne sont pas au complet, mais ils délèguent des membres pour participer à l’une ou l’autre jam-session.  C’est une pagaille énorme. Car, lorsqu’un musicien monte sur une scène bénévolement, il se sent dénoué de toute obligation et il a l’intention de s’amuser. Si c’est le cas, il s’éternise.

 

D’overdose de jam-sessions en longues séances d’improvisation, on a droit à un laborieux étalage d’autosatisfaction de la part de la grosse majorité de ceux qui se retrouvent sur les planches. Musicalement l’événement n’a rien de mémorable, mais il a au moins le mérite de démontrer à quel point la Ferme V.  est devenu un lieu privilégié pour le rock en Belgique.  Elle va pouvoir continuer. Mais pour l’équipe que met sur pied Philippe De Coene, l’engagement politique devient manifestement prioritaire par rapport aux activités musicales.

 

 

 

Lorsque le 31 octobre, suite au formidable succès du précédent avec Golden Earring, un deuxième free-show, avec Wishbone Ash en vedette, est mis sur pied au Wolu Shopping Center tout proche, il est interrompu par une alerte à la bombe.

 

Les  douze à quinze mille spectateurs présents évacuent le centre commercial sans panique. Ils ne croient pas à cette histoire de bombe et ils ont raison. Ils reviendront après une fouille des lieux et le seul problème sera un retard sur l’horaire prévu. Ce sont manifestement des « jaloux » qui ont téléphoné à la police.

On ignorera toujours qui, mais j’apprendrai, des années plus tard, qu’il s’agissait de quelqu’un de la nouvelle équipe dirigeante de la Ferme. Triste, car à cause de cet incident ce deuxième free-show au Shopping sera le dernier.

Whisbone Ash©Erik Machielsen

Whisbone Ash 1971 Brussels


Kesskis’passe ?

 

George Harrison organise le 1er août à New York un double concert au profit du Bangla Desh. Ringo Starr, Eric Clapton, Bob Dylan, Leon Russell, Ravi Shanker, Billy Preston et Badfinger sont sur scène, Phil Spector supervise l’enregistrement. Jamais encore autant de personnes ayant atteint un tel degré de célébrité n’avaient collaboré comme elles le font ce jour-là. Une première dans la série « le rock contre la misère du monde ».

 

Nouveau groupe belge qui semble prometteur Jellyfish. Il réunit entre autres l’organiste Koen De Bruyn considéré  par ses pairs comme le meilleur du pays, un trompettiste (ce qui est peu courant), et un bassiste dont on reparlera : Dirk Devries.

 

L’expression « C’est le pied ! » (pour signifier que c’est chouette, super, génial ou quelque chose de ce genre) étant à la mode, je décide de coter les disques que je présente dans ma colonne Disques à gogo  avec des traces de pied en lieu et place des traditionnelles étoiles utilisées dans ce genre de rubrique.

 

Paul McCartney décide de former un groupe, qu’il baptise Wings, avec sa femme Linda, l’ex-Moody Blues Denny Laine et le batteur américain Danny Seiwell.

 

Films rock : Gimme Shelter  avec les Stones, Jefferson Airplane et Tina Turner consacré en grande partie au tragique festival d’Altamont ; 5+1 , une médiocre captation du free-show des Stones à Hyde Park suivie par, on ne voit pas très bien le rapport, par un concert du yéyé Johnny Hallyday et Zachariah  un étonnant mélange surréaliste de western et de rock avec Country Joe and the Fish et James Gang..

 

13 octobre. Gene Vincent succombe à un ulcère. Une pensée pour le plus torturé des pionniers du rock, dont le légendaire concert à l’Ancienne Belgique  en 1964 (22) demeure à jamais un pas important dans ma découverte personnelle de ce que cette musique représente.

 

L’organiste Tony Kaye est remplacé dans Yes par celui des Strawbs : Rick Wakeman. Commentaire de Jon Anderson : « Nous allons pouvoir devenir le plus grand groupe du monde, Rick mesure un mètre quatre-vingt six »

 

A défaut de Wight, le grand festival anglais de l’année se passe à Weeley. C’est Jean-Luc qui assure le reportage de l’événement où l’on frôle plusieurs fois la catastrophe. Le site est recouvert de paille et de nombreux incendies accidentels  éclatent. Parmi les quarante groupes qui défilent en trois jours : Status Quo, Rory Gallagher, Colosseum, Barclay James Harvest (avec un orchestre de trente-six musiciens), King Crimson, Faces et T.Rex.

 

On avait d’abord essayer de le lancer comme groupe skinhead. Ça n’avait pas pris. Ses membres sont devenus chevelus, ont repris un morceau de Little Richard, « Get Down And Get With It » et leur dynamisme les a fait grimper dans le hit-parade britannique ainsi que dans notre hit-parade des lecteurs. Maintenant, ils ont l’une de leurs propres composition, « Coz I Love You », qui est est N°1 en Angleterre. Vous voulez mon avis ? Voilà un groupe à surveiller de près. Il s’appelle Slade et fait ses débuts chez nous avec un enregistrement de Pop Shop, le 30 novembre, à Liège. Jean-Luc est sur place et réalise une interview de Jimmy Lea, bassiste et violoniste du groupe.
 
Les hits mémorables de la fin de l’année :  Albums : « Master Of Reality » par Black Sabbath, « Fireball » par Deep Purple, « Who’s Next » par The Who, « Imagine » par John Lennon, , le quatrième album du Led Zeppelin,  le troisième de Santana, « A Space In Time » par Ten Years After, « Meddle » par Pink Floyd
Singles : « Co-Co » par le Sweet, « Mamy Blue » en trois versions : l’une par les Pop Tops, une autre par Joël Daydé et une troisième par Ricky Shayne, « Soley, Soley » par Middle of The Road

 

Mes albums coups de cœur : « The House On The Hill » par Audience, « Live At Fillmore East June 1971 » et « 200 Motels »  par The Mothers of Invention, « Electric Warrior » par T.Rex, le premier de Stackridge, « Message From The Country » par The Move, « Surf’s Up » par les Beach Boys, « Stones » par Neil Diamond, « Fragile » par Yes, « Pictures At An Exhibition » par Emerson, Lake & Palmer, « Performance : Rockin’ The Fillmore » par Humble Pie,  « Distant Light » par The Hollies« Nursery Cryme » par Genesis,  « Wild Life »  par Wings, « Killer » par Alice Cooper.

 

Deuxième « Pop Poll ». Quels sont les favoris des lecteurs en cette fin 1971 ?
Pour l’international : Groupe : 1-The Who, 2-Emerson, Lake & Palmer, 3- Led Zeppelin. Chant : 1- Roger Chapman, 2- Robert Plant, 3- Joe Cocker. Guitare : 1-Eric Clapton, 2- Jimi Hendrix, 3- Pete Townshend. Basse : 1-Jack Bruce. Batterie : 1- Carl Palmer. Claviers : 1-Keith Emerson. Autre instrument : 1-Ian Anderson (flûte). Disque de l’année : l’album « Tarkus » d’Emerson, Lake & Palmer. Espoir : 1- Genesis.
Pour la Belgique :  Groupe : 1- Jenghiz Khan, 2-Kleptomania, 3- Pebbles. Chant : 1-Big Friswa, 2- William Souffreau (Irish Coffee), 3-Luc Smets (Shampoo). Guitare : 1-Big Friswa, 2- Dany Lademancher, 3-Alex Capelle (Burning Plague). Basse :1- Pierre Raepsaet. Batterie : 1- Roger Wollaert ; Claviers :1 – Jean-Luc Manderlier (Arkham). Disque de l’année : l’album « Well Cut » du Jenghiz Khan. Espoir : 1- Jelly Fish

 



Dany Lademacher (photo Alain Cornet)

 

 Le Kleptomania s’est donc fait chiper sa première place dans le cœur des lecteurs de Pop-Hot. Le succès du Jenghiz n’est pas la seule raison.  Depuis quelques temps le Klepto est entré dans la spirale des changements de personnels. Il  a perdu son claviériste chanteur, Paolo Radoni a remplacé Charlie De Raedemacker à la basse, puis a rejoint Arkham.

 

L’album du Kleptomania, enregistré en Hollande, ne s’étant jamais matérialisé et malgré les efforts de son dynamique manager Wilfried Brits qui a même ouvert à Boitsfort, drève du duc, un café baptisé Klepto (23) à à la gloire du groupe, ce dernier a traversé une crise  qui s’achève avec l’annonce de sa dissolution et une lettre de Dany Lademacher que je publie dans son entièreté parce que très révélatrice des difficultés d’existence que rencontrent les groupes belges. Lucide, il écrit notamment : « Où bien, je fais une musique qui me plait et je finirai d’ici un an ou deux par me reclasser dans une firme de disques quelconque comme gratte-papier, ou bien je monte un groupe trié sur le volet en jouant un style plus commercial afin de faire une carrière qui ressemble à celle de musicien professionnel….   …. Je veux être plus accessible à tous et définitivement sortir de Belgique… »


S’expatrier pour pouvoir vivre sans être obligé d’avoir un autre boulot que musicien. Tel est l’obligation des membres des groupes rock belges au début des années septante. Rares cependant seront ceux qui, comme Dany qui deviendra internationalement célèbre aux côtés du chanteur hollandais Herman Brood, auront le courage de le faire.


En attendant, le Klepto donne son dernier concert dans une maison des jeunes près de Soignies. Pour l’occasion, en finale, Dany et Roger Wollaert invitent deux types qui ont passé la soirée au bar, à monter sur scène pour faire une jam. Il s’agit d’un certain Friswa et d’un certain Pierre Raepsaet. Le résultat est étonnant. Comme si ces quatre-là avaient joué ensemble depuis des années ! Ils s’amusent tellement qu’il faut presque assommer Raepsaet, qui est complètement givré,  pour qu’il consente à s’arrêter.

 

 

 

Depuis que je me passionne pour le rock, j’ai toujours considéré qu’il y avait deux camps : d’un côté les amateurs d’autres styles musicaux et de l’autre les « enfants du rock », fans de tout ce qui se fait dans le genre, d’Elvis à Zappa, des Beatles à Led Zeppelin, de Barry Ryan à Soft Machine. Pop, heavy, hard, blues, soul, country, soft, folk pour qualifier une tendance de rock, ce ne sont là qu’autant de preuves de sa richesse. Pour moi il n’y avait qu’à y puiser et revendiquer les mêmes facilités (disques, émissions de radio et de télé, concerts, etc…) que pour les musiques non-rock en se méfiant particulièrement des parasites. Rockers contre yéyés, par exemple, c’était de bonne guerre et j’y ai activement participé (24). Mais voilà que, comme je l’ai écris dans un chapitre précédent, nous avons gagné.  Le rock a non seulement droit de cité, mais il envahit de plus en plus les médias. Tout naturellement, les vainqueurs, débarrassés du souci de faire reconnaître la musique qu’ils aiment, commencent maintenant à aller plus loin. Ils clament les mérites du genre de rock qu’ils préfèrent, souvent au détriment des autres. A chaque concert je me rends compte que le public est de plus en plus divisé.


Dans un copieux article de réflexion de trois pages, que j’intitule « Le schisme » je fais le constat de la fin de l’union des amateurs de rock, déplorant qu’ « …il y ait trop peu de gens assez larges d’esprit pour pouvoir à la fois s’éclater avec une prestation du Who et écouter sagement un concert de King Crimson… … Certains recherchent dans le rock un défoulement, certains y cherchent un message, d’autres sont uniquement préoccupés de la qualité des musiciens en tant que virtuoses. Il y a les snobs qui rejettent un groupe une fois qu’il est accepté par le grand public, il y a ceux qui n’acceptent rien en dessous d’un certain nombre de décibels, il y a ceux qui veulent que ce soit dansant à tout prix, ceux qui trouvent que ce n’est pas bon s’ils y comprennent quelque chose, les amoureux de la mélodie, les dingues de l’improvisation, etc. Maman ! Quelle soupe ! »

 

Je donne l’exemple du Soft Machine, très froid sur scène, dont seul le look des musiciens leur a valu d’être taxés de « pop » alors que leur démarche est plus proche de celle des maîtres classiques contemporains que de la révolte du rock.  Je cite Roger Daltrey : « Dans le Who, nous ne nous sommes jamais vraiment pris au sérieux. Ce sont les journalistes qui, en faisant de longues analyses sur le rock, lui ont fait le plus de tort. On oublie que c’est une musique dont 50% est du pur défoulement. ».


Bref. Musique à écouter ou musique à vivre ? J’essaie de faire la part des choses. Je suis convaincu que les deux options ont un avenir, mais que le public  va se diviser de plus en plus et qu’il deviendra difficile de réunir au même programme des groupes de chacune des tendances. Dommage.
L’article connaît un gros succès. Il suscite un courrier si abondant que nous devons publier les meilleurs commentaires des lecteurs deux semaines de suite. Une chose s’en dégage: en cette fin 1971 le rock explose dans toutes les directions. Ça ne va plus être simple de mobiliser tous ses fans autour de ma rubrique. Encore heureux qu’il n’y a pas de concurrence…

Soft Machine (photo J.Jième)

 

Car les faits sont là : alors que les pages « jeunes » de Télé Moustique lui attire de plus en plus de lecteurs, que le tirage continue à monter et que le magazine est de loin le plus vendu des hebdomadaires de télévision du pays, aucun autre titre francophone belge ne s’est encore risqué à proposer une rubrique pop/rock consistante.  Il y a bien quelques compte-rendus de concerts dans la presse quotidienne, mais il semble que la plupart de ceux qui les rédigent n’y connaissent pas grand chose ou font ça par-dessus la jambe, comme ce collègue du Soir  qui est même arrivé à décrire le passage d’un groupe à Bilzen alors que celui-ci n’y avait pas joué.

 

Il y bien les mensuels français  comme Rock & Folk, Best et Extra  mais, question parutions de nouveautés en disques, je suis tellement en avance sur eux que je découvrirai un jour avec stupéfaction que les présentations de certains albums dans  Extra sont des copies des miennes. On a juste changé l’ordre des mots et employé des phrases synonymes pour les mêmes descriptions et appréciations (25). 

 

Chez nous il y a bien aussi toujours Juke Box , où j’ai fait mes débuts (26), qui continue son petit bonhomme de chemin , mais n’est manifestement plus dans le coup. Alors…Suis-je tellement à l’aise ? Pas vraiment, tout compte fait. Je ne me réjouis pas plus que ça de ma quasi-exclusivité sur l’information musicale pour les jeunes. D’abord, j’estime que la multiplication de rubriques comme Pop-Hot serait profitable à tous les niveaux (groupes, concerts, disques, etc.) pour le rock en Belgique et  puis, surtout,  je me dis qu’il n’y a rien de meilleur qu’un peu de compétition pour être stimulé et s’amuser à trouver mieux que le rival.  Mais rival : zéro. Nada ! Rien. Un gars comme Jean-Luc Crucifix aurait pu être engagé par l’un ou l’autre des magazines concurrents et faire du bon boulot. Manque de bol pour eux : nous l’avons trouvé les premiers. 

 

Raepsaet

Pierre Raepsaet

 

Christian Servranckx

(photos Daniel Borremans)

Avec sa victoire au Pop Poll, son album qui continue à bien se vendre, son triomphe à Ciney, quelques incursions très appréciées hors frontières (notamment en France,  au festival de Seloncourt, d’où Jean-Noël Coghe nous envoie un reportage enthousiaste) Jenghiz Khan a atteint le maximum de ce à quoi peut aspirer un groupe belge en 1971.

 

Il lui manque peut-être un hit en single. On y travaille. Ça s’appelle « It’s My Way » et cette fois Raepsaet a participé à la composition, comme d’ailleurs à un formidable morceau dont je suis en train d’écrire les paroles – ça s’intitulera sans doute « The Power And The Glory »- qui constitue une « suite » de plus ou moins vingt minutes. A mon avis c’est la meilleure chose que le groupe ait jamais imaginé. Avec ça sur le deuxième album, la percée internationale est certaine.

 

Gonflés à bloc, Tim, Pierre et Friswa me bombardent de nouvelles compositions et je n’arrive plus à suivre pour écrire les paroles. Pierre commence à chanter et les harmonies vocales du groupe, déjà son point fort, sont maintenant exceptionnelles. Pas plus tard que l’autre soir, tiens…J’avais convaincu mes copains de reprendre un morceau un peu gospel découvert sur un album du Vanilla Fudge, « Lord In The Country ».

 

Ils s’y sont mis a-capela autour du piano de la maison des jeunes à côté de laquelle se trouve le local de répétition. Le disc-jockey de l’endroit, un certain Pierre Guyaut (27), n’en revenait pas. Ça m’a donné une idée… Puisqu’on a vu des groupes rock comme les Moody Blues, Deep Purple, Pink Floyd et E.L.P. s’associer avec un orchestre symphonique pourquoi ne tenterait-on pas la collaboration avec une chorale ? Nous nous sommes donc rendu à la cathédrale Saints Michel et Gudule pour assister à un concert regroupant diverses chorales religieuses de tous les coins du pays. On nous a un peu regardé de travers, toute cette bande de chevelus en jeans et blousons colorés dans un coin de l’église, mais ça valait la peine.  Rock et chants grégoriens ça pourrait faire un mélange intéressant (28). J’obtiens un rendez-vous avec le prêtre qui dirige l’une des chorales. Je lui explique le projet et j’arrive presque à le convaincre. Mais nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord sur la langue. Pour moi, celle du rock, c’est l’anglais. Pour lui, il n’y a que le latin.  Faudra essayer un autre…


En attendant, Tim me remet toute une cassette de chansons dans un style où l’on sent l’influence d’Elton John, Friswa a un truc particulièrement swinguant dont il ferait bien un enregistrement en solo, Pierre d’ailleurs prépare aussi quelque chose de son côté. J’ai encore une idée… Si avant le passage du groupe, chacun de ses trois membres créateurs y allait de sa propre prestation ? Le Jenghiz Khan pourrait être le premier groupe dont les membres assureraient séparément la première partie des concerts qu’ils donnent en commun. Bonne solution pour absorber leur réel trop plein de créativité. 

 

 

Kesskis’passe ?

 

  Incendie à Montreux. Smoke on the water ! Fire in the sky ! (29) Frank Zappa  qui est sur scène avec les Mothers, se distingue en gardant son sang froid et organisant l’évacuation du public au milieu des flammes. Il est mal récompensé. Quelques jours plus tard à Londres un spectateur monte sur scène et le pousse dans la fosse d’orchestre. Jambe cassée. Trois semaines d’hôpital.

 

John Lennon et Yoko Ono ont enregistré un magnifique single de Noël «  Happy Xmas (War Is Over ») mais la sortie est bloquée en Angleterre par la firme éditrice qui refuse de reconnaître que Yoko a participé à la composition et peut donc toucher des droits d’auteur.

 

1971 se termine avec un concert éblouissant mi-décembre au Centre Culturel d’Auderghem : le groupe Mark-Almond (30) épate tout le monde par sa versatilité et son professionnalisme. Ballades, folk, jazz, pop, soul, rock pur… Tout y passe et le batteur Dany Richmond déchaîne l’enthousiasme  avec un solo ahurissant qu’il conclut en se révélant un danseur de première force. Un grand moment. Devant trop peu de monde.

 

1972  commence mal pour le rock belge : Jelly Fish, ce groupe fort original,  se dissout faute d’engagements et toute la vague apparue dans le sillage des succès du Wallace Collection et des Pebbles semble en pleine crise.  Carriage Company, Burning Plague, Arkham, Lagger Blues Machine, Doctor Downtrip  et quelques autres moins mémorables sont soit déstabilisés par des disputes internes et des changements de personnels, soit découragés par l’absence de succès en disques.

 

 

Je consacre trois pages au problème, essayant de dégager les raisons pour lesquels « ça n’a pas marché » cas par cas. L’une des principales a déjà été évoquée par Dany du Klepto : la quasi impossibilité pour un musicien rock établi en Belgique de ne vivre que de sa musique. Mais une autre est sans doute plus difficile à admettre : le manque de personnalité (d’originalité) de la plupart de ces groupes.

 

Fini Cap de nuit . La nouvelle émission de Marc Moulin s’appelle King Kong  et passe chaque soir de la semaine entre 20 et 24h sur la Retebe. La programmation est variée (rock, chanson française, jazz, classique) mais de qualité. Un pas en avant vers une approche moderne de la radio.

 

  L’Angleterre est en plein T.Rex-mania : un documentaire sur le groupe de Marc Bolan est en cours de tournage, il fonde sa propre marque de disque et fait ses premières tentatives de conquérir l’Amérique.

 

Gros succès pour le triple album « Bangla Desh » un peu partout dans le monde. Aux USA, la semaine de sa parution, il devient numéro cinq dans le hit-parade du magazine professionnel Cash Box . On estime que le total des ventes là-bas atteindra trois millions d’exemplaires, ce qui fait que la part des bénéfices attribuée à l’Unicef devrait avoisiner un total de 15 millions de dollars. C’est le plus grand don privé jamais fait à une œuvre.

 

 

 

 

Il ne manquait plus que ça : Friswa quitte le Jenghiz Khan ! C’est la crise pour les groupes belges on le sait, mais j’espérais tout de même que « mon » groupe ne serait pas touché. J’enrage. Tout semblait pourtant aller si bien pour Tim, Friswa, Pierre et Chris. Trop peut-être ? Le succès local leur est sans doute un peu monté à la tête et il faut bien avouer que, malgré ça, comme tous les autres musiciens rock belges, ils n’arrivaient pas à ne vivre que de leur musique. Alors Friswa a accepté une lucrative proposition de rejoindre le… Wallace Collection.

 

Tiens, au fait, qu’est-ce qu’il est devenu celui-là ? Il est presque oublié chez nous, mais la réputation que lui a acquise « Daydream » lui vaut encore des contrats un peu partout dans le monde, où l’on n’est pas trop regardant au fait qu’il ne reste plus que Freddy Nieuland comme rescapé de la formation originale. Friswa a un peu le même raisonnement que Dany du Klepto. « La Belgique, on en a vite fait le tour. Malgré la popularité du Jenghiz les engagements diminuaient parce qu’on nous avait vu partout. La solution c’est l’étranger ; le Wallace y est toujours bien considéré. »

 

Au premier abord le départ de Friswa n’est pas un trop gros problème pour les autres. À cause de ce fichu trop plein de créativité ! Tim était le plus frustré de ne pas voir toutes ses compositions finalisées. Pierre, passionné par le travail de studio, se sent prêt à démarrer une carrière solo. Chris suit Tim dans tout ce qu’il entreprend. Mais tout de même… Que va devenir ce formidable morceau de vingt minutes auxquels ils ont tous contribué ? Ils se mettent d’accord pour que chacun reprenne les parties qu’il a composées (31).

A l’annonce de la séparation, Barclay-France intervient pour qu’il y ait tout de même un nouvel album. C’est Pierre qui prend la direction de la négociation : « Que la firme sorte d’abord le single « It’s My Way » que nous avons enregistré, si c’est un succès, on verra pour l’album… ». Il n’y aura pas de suite. Le groupe ne survivra pas au départ de Friswa.
Pour moi, c’est vraiment la douche écossaise. J’ai perdu mon « enfant ». Le Jenghiz me tenait tellement à cœur. Chacun de son côté, Pierre, Friswa et Tim essaient de me consoler. Ils me disent qu’ils auront encore besoin d’un parolier et  font toujours confiance à mes jugements.  C’est gentil, allez. On en reparlera (32)…

 

Friswa (photo Daniel Borremans)

 

 

 

Genesis revient ! C’est officiel , et pour trois concerts.  Une mini-tournée pour le groupe dont la popularité n’a cessé de croître en Belgique... Qui est toujours le seul pays où il ait mis les pieds en dehors de son Angleterre natale. Coup de téléphone de Peter Gabriel. Il arrive un jour avant, mais il est toujours fauché.

- Pas de problème Peter, tu peux loger au 19 avenue Van Becelaere.

 

Il y passe une journée tranquille à lire ma collection de Tintin et vient faire un tour à la rédaction de Télé Moustique. Ghislaine, notre petite secrétaire, manque  de s’évanouir. Il dort sur un matelas à même le sol dans la chambre désertée par Marcel. Le lendemain, il est rejoint par Jill, sa femme, qu’il me présente. Elle est aussi sympathique que lui.

 

Nous assisterons côte à côte aux trois concerts du groupe et j’aurai droit à son émerveillement devant l’accueil que le public belge réserve à Genesis. Ça commence à l’Athénée de Woluwé Saint Pierre (33), c’est l’échevin de la jeunesse, Jacques Vandenhaute qui organise ça, histoire de se faire bien voir des ados je suppose. Je suis méfiant vis à vis des politiciens et des tentatives de récupération du rock. On a dû le dire à l’échevin. Il m’invite au restaurant pour me rassurer et me demande de présenter  le concert. A table, il parle plus de Carmina Burana  que de Genesis mais, enfin, personne n’est parfait. Il m’embobine en tous cas. Bref : le samedi 22 janvier la salle de gym et de fêtes de l’athénée est pleine à craquer pour le concert.

 

Genesis Belgium

Peter Gabriel et Phil Collins©Paul Coerten

Un duo d’ex-Kleptomania, Wim et Paolo et un groupe hollandais intéressant, Supersister, assurent la première partie. Ça fait du monde autour de la scène et dans les vestiaires,  croyez-moi ! Dans la salle c’est pire : environ 1800 personnes dans un espace qui peut en contenir 1500  (et il en reste à l’extérieur qui ne sont pas arrivés à entrer) : il y a des grappes humaines qui s’accrochent aux espaliers, il y aura un évanouissement.  Une fois de plus Genesis est magistral. Commençant en douceur avec  « Harlequin », le groupe propose son récital en crescendo qui culmine avec « The Return Of The Giant Hogweed ». Mais c’est « The Knife », en rappel, qui porte l’ambiance à son comble. 


Le groupe apprécie beaucoup de jouer le lendemain dans une fort belle salle du Palais des Beaux Arts de Charleroi  décorée par une fresque murale de Magritte « Cette peinture s’harmonise si bien avec notre musique. » me confie Peter. Pourtant le public carolo, réputé chaleureux, n’a pas répondu en masse, à peine s’il y a trois cent personnes.  Qu’à cela ne tienne: la « belle salle » manque d’être saccagée lorsque que les spectateurs  enthousiastes commencent à danser sur les chaises.

C’est  le lundi 24 au Trocadéro à Liège que l’accueil est le plus chaud. Peter et moi avons convenu que je l’y conduirai avec ma voiture, ce qui me permettra de l’interviewer pendant le trajet (jusque là nous avons bien discuté de choses et d’autres mais sans intérêt pour les lecteurs). Ma voiture ?.… Une Opel Kadett verte achetée 12.000 francs (34) d’occasion.  Solide. Mais usée par endroit. Ainsi le crochet qui retient le capot décide-t-il de lâcher chaque fois qu’on roule sur une bosse dans le revêtement de la route. Le vent dû à la vitesse relève alors brusquement le capot qui bouche la vue. Je me souviendrai de cette interview chaque fois interrompue parce que je dois m’arrêter et descendre refermer ce fichu capot. Peter aussi sans doute. Ça l’a fait bien rigoler.


Enfin, le déplacement à Liège vaut la peine. Trois rappels, ce qui est encore tout à fait exceptionnel. Des applaudissements qui semblent ne pas pouvoir s’arrêter.  Dire qu’en Angleterre le nom de Genesis est en tout petit sur des affiches où Lindisfarne, Hawkwind et Caravan sont en grand. Dire que dans son pays aucun de ses disques n’a encore figuré dans un hit-parade… Moi je suis convaincu, et je l’écris, qu’il n’y a aucune inquiétude à avoir pour autant : Genesis deviendra un jour un tout grand nom.

 

 

Début ’72, il devient de plus en plus évident que d’importants changements se profilent dans le monde de la pop-music. Pop-music ? Si cette dénomination primait depuis 1965, on fait de plus en plus la distinction entre ce qui est « pop » donc populaire et ce qui est « rock » : plus typiquement musical, plus ou moins subversif et pas nécessairement destiné aux hit-parades.

 

Le « schisme » que je constatais l’année passée est devenu une réalité avec deux grandes tendances : d’un côté ceux dont le succès commercial détermine l’essentiel de la démarche, des gens comme Tom Jones, Middle Of The Road, Elton John, Sweet etc. et de l’autre ceux qui accordent la priorité à la création, aux progrès, à la provocation, au feeling , à l’originalité comme par exemple Who, Led Zeppelin, Genesis et compagnie. Oh, le séparation n’est pas bien nette, ni facile à déterminer. Où situer les Wings de Paul McCartney, entre autres ? 

 

Slade 1972

Slade©Paul Coerten

 

Il est bien évident que nombreux aussi sont ceux qui sont assez éclectiques pour être à l’aise dans  toutes les catégories. 

Marc Boland©Focus)

 

Mais une chose est certaine : une nouvelle tendance prend de plus en plus d’importance. Au grand dam des trop sérieux groupes de virtuoses et d’intellectualisme musical que j’ai baptisé « head rock » (rock de tête, de cerveau) elle est purement festive. Une invitation à prendre du bon temps. On sort les cotillons ! T.Rex et Slade mènent la danse. « On oublie que 50% du rock est du pur défoulement » disait Daltrey. Il est temps de mettre les pendules à l’heure : défoulons-nous.

 

 

 

Fin février, armé d’explosif et d’un détonateur, Popol, le petit personnage dessiné par Yves Baquet à côté du titre de la rubrique, le fait sauter. Fini Pop-Hot.  « Hot ! Tout simplement. Voilà notre nouveau titre. Ça veut dire chaud, torride, brûlant. Chaud comme la chaleur humaine, l’ambiance d’un concert, la sympathie… Torride comme le rythme de la musique d’aujourd’hui… Brûlant comme l’actualité…. »  Le nombre de pages reste le même mais on grignote encore un peu  sur les hit-parades et pour ce qui est du défoulement, le lecteur va être servi.

 

Principale nouveauté : avec Yves,  à raison d’un quart de page horizontal par semaine, je lance Popol dans une bande dessinée caricaturale du petit monde du rock belge. Titre : Popol contre le flippeur masqué.

 

 

Le compte rendu des concerts devient Plein la vue , la présentation des nouveautés en disques devient Plein l’oreille  et j’y vais à fond. Un exemple : vous voulez savoir ce que je pense  de « Spotlight Kid » le nouvel album du Captain Beefhaert ?  « Le capitaine cœur-de bœuf  chante comme une vache nostalgique sous la pleine lune et son groupe déraille comme le transsibérien à grande allure. Ils m’ont tous l’air « un peu fous dans leur tête ». Que ce magnifique ensemble de disparité tienne ensemble me semble aussi tenir du miracle. Le disque n’est pas mauvais. Loin s’en faut. Mais c’est tellement tirebouchonné qu’il faut avoir suivi une longue évolution musicale  pour en apprécier tout le sel. C’est d’ailleurs excellent, le bœuf gros sel… Euh… Bon. Si vous ne connaissez pas, sachez que ça ressemble vaguement à du blues passé à l’essoreuse et mal repassé. »… Ça commence fort non ?

 

 

Kesskis’passe ?

 

Jusqu’à présent les groupes exclusivement féminins étaient surtout des groupes vocaux comme les Supremes, les Ronettes ou les Shangri-las. Mais voici qu’apparaît un quatuor guitare-basse-claviers-batterie de gracieuses jeunes filles. Son nom : Fanny.

 

Trente-trois évanouissements et une clavicule  brisée, 6000 personnes assiégeant une salle pouvant en contenir 2000. La police, l’ambulance, la télévision… C’est le bilan d’un récent concert du T. Rex en Angelterre.

 

Conscients des faiblesses de l’édition ’71 les organisateurs du festival Jazz Bilzen lancent une enquête avec une liste de questions (que nous publions) sur ce qu’attend le public de l’édition ’72.

 

  Paul McCartney sort un single où il aborde le problème irlandais : «  Give Ireland Back To The Irish ». Pour cause de prise de position politique, la BBC et Radio Luxemburg (Anglais) refusent de le programmer. Paul essaie alors de louer un numéro de téléphone que ceux qui veulent découvrir le disque peuvent appeler, mais la Régie du téléphone britannique refuse également.

 

Un hypothétique retour du Who (35) en Belgique étant devenu une sorte d’Arlésienne, je profite du 1er avril pour annoncer un concert du groupe en Belgique pour le 31. Or, avril ne compte que 30 jours.

 

 

 

Malgré ça, cette « information » est reprise par Le Soir quelques jours après.

 

Hits mémorables de ce début d’année 1972 : Albums : « Meddle » par Pink Floyd, « Wild Life » par les Wings, « Shaft » par Isaac Hayes, « Imagine » par John Lennon, le triple album « Bangla Desh ».
Singles : « Coz I Luv You » par Slade, « Sacremento » par Middle Of The Road

 

Mes coups de cœur : les albums « Killer » par Alice Cooper, le premier de l’Electric Light Orchestra, « Harvest » par Neil Young.

 

En relatant le passage de José Féliciano qui se produit  d’abord au Sportpaleis d’Anvers, puis à Forest National et dont la version de « « Jumpin’ Jack Flash » swingue comme une chaise à bascule sur une balançoire », j’en viens à la conclusion qu’ « il est temps de faire sauter Forest-National ou de confier cette salle à des spécialistes en acoustique. »

 

Sinon, les Flying Burrito Brothers (à Louvain) ,Yes (à Louvain et à Anvers), Fleetwood Mac (à Houthalen),  Fairport Convention (à Louvain), Jethro Tull (à Forest National) , Van Der Graaf Generator  (à Liège et à Bruxelles) , Audience (à Liège) donnent les concerts les plus marquants de l’hiver ’72.

 

 

Van Der Graaf Generator©Paul Coerten

 

Serge Nagels, qui m’accompagnait lors de mon accident après le festival de Jemelle en ‘71, se lance, avec quelques copains jeunes et ambitieux comme lui, dans l’organisation de concerts. Ils baptisent leur association Tzipora et ils ont la bonne idée d’utiliser la salle de La Madeleine à Bruxelles qui semble idéale pour le rock. Hélas, ils sont confrontés aux difficultés des tractations avec certains managers anglais. Pour leur premier concert les Groundhogs qui doivent partager le vedette avec le Van Der Graaf Generator, ne se montrent jamais. Tzipora devra faire un procès au groupe, mais le soir même personne ne se plaint : Peter Hammill est en grande forme et les spectateurs reçoivent un bon de réduction pour le concert suivant avec Atomic Rooster.

 

Là, c’est la cata : le groupe mené par  Vincent Crane, ex-organiste d’Arthur Brown qui vient s’adjoindre Chris Farlowe comme chanteur est, lui, l’unique vedette. Mais venu tourné Pop Shop il n’a pas été prévenu de ce que son manager a signé un contrat pour un concert. Comme il doit enregistrer, il s’enfuit littéralement, poursuivit jusqu’à l’aéroport par un huissier qui constate le non-respect de son engagement.

Bref, pour consoler les spectateurs qui n’ont pas pu être prévenus à temps, Tzipora improvise un concert à prix réduit avec un groupe anglais inconnu précédé par une jam-session de quelques musiciens belges. Ce concours de circonstances va être plus qu’éloquent quant à l’indigence  du rock de chez nous.

En effet la vingtaine de musiciens qui se succèdent sur scène et qui, la plupart, viennent de groupes renommés en Belgique, se révèlent désastreux.

« Qu’une jam-session ne marche pas, ça, on veut bien l’excuser… Ce qui est impardonnable, c’est le manque total de « présence » de ces gars.

Il aurait tout de même pu y en avoir un qui ait pris la peine d’expliquer au public ce qui se passait ou avoir la politesse de présenter ceux qui étaient sur scène. Ils auraient pu ne pas se prendre au sérieux, tourner la chose à la rigolade…Mais non : des pierres tombales, pas une plaisanterie, rien…L’enterrement du rock belge!

 

Alors est arrivé Khan (rien à voir avec le Jenghiz), groupe anglais forcé de jouer sur un matériel qui n’était pas le sien, avec une amplification de chant d’il y a vingt ans et un remplaçant (un certain Dave Stewart ! (36) pour son organiste malade. Ce n’était pas génial, mais le guitariste (un certain Steve Hillage ! (37)) a beaucoup de feeling, les musiciens sont sympas, amusent le public et sont  arrivé à le captiver au point qu’il y eut un rappel. » La comparaison entre lesBelges incapables  de communiquer avec un public et  ces Anglais inconnus est accablante : décidément la crise est profonde.

 

Salle Madeleine Rock

Golden Earring©Paul Coerten

 

Heureusement pour Tzipora, le concert suivant, le 21 avril, est une réussite totale. Golden Earring remet ça ! Deux heures quart d’une démonstration époustouflante de l’incroyable vitalité du groupe hollandais. Les bonds des musiciens leur valent désormais le surnom de « Hollandais volants ». Avec des gars aussi spectaculaires, Paul Coerten est sur le velours, il réalise une série de photos sensationnelles. Comme le Golden Earring a, enfin, un hit international avec « Back Home »,  qu’il assène en finale, c’est le délire dans la salle… Au point que le public est plus épuisé que le groupe et le laisse partir après… trois rappels. Dans l’interview que Barry Hay m’accorde après le concert il explique « L’ambiance est une chose essentielle. Elle peut vous transporter. Le public est comme un générateur qui nous recharge : au plus il « marche » au mieux nous jouons. Parfois devant cinq mille personnes ou plus, les « vibrations » peuvent être tellement bonnes que nous devenons presque dingues. »

 

Mais les ennuis de Tzipora ne sont pas finis. Le 5 mai, les Doors, très décontractés, pratiquant un humour froid, et swinguant avec conviction, démontrent qu’ils ont toujours la pêche même sans Jim Morrison. Le guitariste Robby Krieger y allant même d’une imitation de Chuck Berry et le claviériste Ray Manzarek escaladant son piano. Musicalement et visuellement satisfaisant le concert est cependant entaché par la destruction d’une porte vitrée. Une fois de plus un petit groupe d’excités s’imaginant que le fait que les entrées sont payantes (38) est une « récupération de la musique du peuple  par la société de consommation » a décidé d’entrer en force. Je suis fâché et je l’écris. Ces crétins ne réalisent même pas  « qu’ils mettent ainsi en péril  ce genre de réunions où les jeunes se rencontrent, peuvent échanger des idées, où la vente et distribution des journaux underground et de tracts sont bien accueillis, où les groupes font appel à l’intelligence du public et à ses sens au lieu d’essayer de l’abrutir avec des rengaines infantiles ». Evidemment suite à l’incident de la porte il n’y aura plus de concerts rock à La Madeleine avant longtemps… Et Tzipora, sympathique association de jeunes fans de rock, arrêtera les frais… Laissant la place aux organisateurs « capitalistes ». Comme le public peut être con, parfois.

 

Doors©Paul Coerten

 

(22) Voir COEUR DE ROCK

(23) Aux dernières nouvelles l’établissement est devenu un restaurant mais porte toujours ce nom

(24) Voir CŒUR DE ROCK

(25) Pour faire cesser le plagiat j’enverrai ma facture à « Extra »

(26) Voir CŒUR DE ROCK

(27) « Amis du soir et de la guitare, bonsoir ! »

(28) Michael Crétu eut la même idée pour Enigma…vingt ans plus tard

(29) dixit Deep Purple dont la narration de ce fait-divers s’est transformée en classique

(30) De Jon Mark et  Johnny Almond. Ne pas confondre avec le chanteur Mark Almond  qui deviendra célèbre avec Soft Cell

(31) Celle de Pierre deviendra « New York »

(32) Actuellement, pour un exemplaire original de « Well Cut », l’unique album du Jenghiz Khan, certains collectionneurs offrent plus que ce qu’un membre du groupe n’ait jamais touché pour un concert.

(33) Détail piquant : mon fils y fera ses études et constatera que l’événement y a été complètement oublié

(34) 300€

(35) Pour le premier passage du groupe en 1968 voir CŒUR DE ROCK

(36) À l’époque dans un groupe nommé Egg, il aura plusieurs hits au début des années 80

(37) Une pointure de la guitare qui atteindra la célébrité dans la seconde partie des seventies

(38) 150 francs (un peu moins de 4€) ,tarif  très raisonnable à l’époque

 

 

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Mise en page : Jean Jième

 

 

Chapitre 8 : L'explosion

Chapitre 10 : Monstres Sacrés