GRAVE DANS LE ROCK

 

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Chapitre 1 : Cravate

 

 

Chapitre 2 : "Un individu malfaisant"

 

 

Chapitre 3 : Summer 69

 

Chapitre 4 : 1969, l'année du siècle

 

 

Chapitre 5 : Dawn of the seventies

 

 

Chapitre 6 : Wight 70

 

 

Chapitre 7 : La Ferme!

 

 

Chapitre 8 : fin 1970 L'explosion

 

 

Chapitre 9 : Déglingue du rock belge

 

 

Chapitre 10 : Monstres Sacrés

 

 

Chapitre 11: Charisme

 

 

Chapitre 12: Glam Rock - Le Schisme.

 

 

Chapitre 13: Rock 73

Genesis-Jemelle-Bilzen

 

Chapitre 14: Rock 74

Stones - Rapsat.

 

Chapitre 15: Les grands concerts de 1974

 

 

Chapitre 16 : Rock et Journalisme

 

 

Chapitre 17 : Épilogue

CHRONIQUE 1960-1965 CHRONIQUE 1966-1972 CHRONIQUE 1973-1980 LES PIONNIERS DU ROCK GROUPES BELGES
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GRAVÉ DANS LE ROCK

Intégral inédit du second ouvrage de © Piero Kenroll

 

CHAPITRE SEPT

 

LA FERME !

 

Ferme V - 1970 (photo Jamin)

 

 

Bon, ça fait maintenant déjà un bout de temps que Philippe Grombeer, Marcel De Munnynck, les animateurs de la maison des jeunes de Woluwe-Saint-Lambert, et moi, nous nous entendons comme larrons en foire.

 

D’ailleurs, après le départ de ma mère, ils m’ont rejoint dans la maison que j’aie louée à Boitsfort. Nous y formons une « communauté » sympathique où chacun à ses pièces à lui et où nous partageons un grand living et quelques autres espaces utilitaires.

 

André Viollier, mon collègue à Télé Moustique a aussi emménagé au 19 avenue Van Becelaere avec sa femme et son fils. Pour la première fois de vie je me reprouve dans une ambiance quasiment « familiale ». J’aime beaucoup.

 

Chacun partage avec les autres ses soucis professionnels. Marcel et Philippe, par exemple, voudraient attirer encore plus de jeunes dans la vieille ferme de la place Verheyleweghen, développer leurs activités, transformer la Maison des jeunes en une espèce de centre culturel. Je leur propose une recette :

 

- On va faire venir des groupes. Comme vous n’êtes pas une organisation commerciale, vous leur laisserez l’intégralité du prix des entrées comme cachet, mais vous n’aurez rien à investir. J’ai tous les contacts nécessaires et je peux demander à Paul André, mon pote des Aigles, de nous donner un coup de main.

 

- Ouais. Ça pourrait marcher. 

 

- Mais attention. Pour que l’endroit soit rapidement connu il lui faudrait un nom un peu plus facile à retenir qu’ « ancienne ferme Verheyleweghe- Maison- des- jeunes- de- Woluwé-Saint-Lambert » 

 

- Tu as une idée ? 

 

- La première lettre de Verheyleweghen, c’est le « V »

 

qui représente aussi le signe de l’index et du majeur qui

sert actuellement de ralliement aux jeunes … Alors ? Pourquoi ne pas faire un amalgame ? « Ferme V. », c’est court, c’est simple, qu’est-ce que vous en dites ?

 

- On annonce ça quand ? 


- Dans le prochain Télé Moustique.

 

C’est ainsi que le 12 décembre, le Carriage Company inaugure les activités rock de la Ferme V. C’est immédiatement l’affluence. Faut dire que parce que l’endroit appartient à la commune et que la gestion est sans but lucratif : on peut donc aussi y danser. Ce qui, en 1970, est toujours interdit aux moins de 18 ans dans les établissements commerciaux de ce fichu pays.

 

 

 

 

Donc l’album de Laurelie est formidable. Et les prestations du groupe sur scène tout à fait satisfaisantes. Mais voilà qu’il se retrouve au même programme que Jenghiz Khan lors d’un mini-festival à Oupeye. C’est l’admiration réciproque. La plupart des membres de chaque groupe raffolent manifestement de ce que fait l’autre. Des contacts se nouent. Fin décembre, Remy Bass a des problèmes familiaux et il devient extrêmement difficile pour lui d’être présent aux répétitions du Jenghiz.

J’en parle à Pierre Raepsaet qui accepte de jouer les remplaçants lorsqu’il n’a pas d’engagements avec Laurelie. Pierre habite Verviers. Ce n’est pas à côté de Berchem Saint Agathe, la commune bruxelloise où répètent, quasiment chaque jour, Tim Brean, Big Friswa et Chris Tick.

 

Qu’à cela ne tienne, je propose à Pierre de le loger chaque fois que nécessaire au 19 de l’ avenue Van Becelaere. On installe un lit de camp dans ma chambre. Pierre n’a pas de voiture, je le conduis aux répétitions auxquelles je continue d’ailleurs à participer régulièrement. On devient copain.

 

Il m’appelle Pierilio et se révèle un incorrigible bavard lorsqu’il se couche. Il me parle de son admiration pour les Beatles, pour Paul McCartney en particulier, des derniers films qu’il a vu car il est dingue de cinéma, de sa passion pour la musique, de son désir de faire partie d’un grand groupe, de ses doutes, revenant souvent avec la question « Dis, Pierilio, tu crois que ça va marcher ? ». Il m’empêche de dormir, ce con !

Laurelie

Laurelie

 

16 décembre. Dans la grande salle du Palais des Beaux- Arts, c’est le délire. Les nouveaux Mothers of Invention donnent une prestation phénoménale. Ils ont commencé en retard parce que, lorsqu’ils se sont présentés à l’entrée des artistes, les gardiens de ce haut lieu de la musique classique n’ont pas voulu croire que ces types débraillés et chevelus étaient les vedettes de la soirée. Mais dès le premier morceau on en prend plein la gueule (105).

 

Le groupe bénéficie des voix exceptionnelles et des facéties de Mark Volman et Howard Kaylan, ex-membres des Turtles, et à la batterie il y a Aynsley Dunbar en personne. Le répertoire des Mothers est musicalement audacieux : une succession de sketches salés et poivrés et de parodies hilarantes (106).

 

Durant deux heures le public va être partagé entre l’admiration pour l’écrasante virtuosité des musiciens, le génie du « chef d’orchestre » qu’est Zappa et les fous-rires. Une formidable ovation et un rappel marqueront la fin d’un concert inoubliable. En deux parties d’ailleurs. Le groupe s’accordant un entracte.

 

Mothers of Invention Beaux Arts

Mothers of Invention aux Beaux-Arts

J’en profite pour me rendre dans les coulisses, me demandant si Zappa se souvient de notre rencontre autour d’une boisson chaude dans une tente du festival d’Amougies. Etant continuellement en tournée, il doit rencontrer pas mal de monde. Sa loge est bourrée de monde. Il est interviewé par une collaboratrice de Formule J, l’émission de Claude Delacroix. Une jeune américaine que j’ai connue moins réservée (107). Frank met manifestement assez de mauvaise volonté à répondre à ses questions. Son regard se promène au-dessus des têtes. Il m’aperçoit. Un sourire. Ça y est ! Il m’a reconnu ! L’interview terminée, il se dirige vers moi et me tend la main : « Hello Piero, how are you ? » Mince alors ! Il a même retenu mon nom ! Il doit avoir une mémoire d’éléphant, ce type… La sonnerie de fin d’entracte retenti. Plus moyen de se parler maintenant. Mais si j’ai le temps demain en fin d’après – midi… Oui, je sais, ils sont à l’hôtel McDonald. D’ailleurs, la vie de passage d’un hôtel à l’autre est un des thèmes de l’actuel répertoire des Mothers (108) qu’ils ne se priveront pas d’évoquer dans la seconde partie de leur concert.

 

C’est ainsi que le lendemain, vêtu de mon vieux blouson de velours tout pelé et d’un blue-jeans gondolé, je me présente à la réception du luxueux McDonald l’un des hotels les plus chics de la très chic avenue Louise. Coup d’œil suspicieux du réceptionniste.

 

- Des tas de journalistes ont déjà essayé de voir monsieur Zappa durant la journée. Il n’est pas dans sa chambre.

- Vous avez rendez-vous ? 

 

Pas vraiment, mais il me connaît. Puis-je appeler sa chambre par téléphone ?


Comme je m’en doutais, Frank est là. Il me dit de monter. Il a évidemment une chambre magnifique. C’est la première fois de ma vie que je pénètre dans ce genre d’établissement et je suis frappé par le contraste entre l’élégance du lieu et le personnage de Zappa, cet espèce de grand vizir hippie barbu et chevelu dont rien que la publication de la photo a provoqué des réactions indignées de certains lecteurs. Il a l’air moins crispé que la veille.

 

- Cet hôtel est l’un des plus confortables de notre tournée européenne. C’est un détail important pour nous. Nous passons la plupart du temps dans des hôtels. Du coup nous avons décidé de rester un jour de plus que prévu à Bruxelles.
- Je pensais que les Mothers devaient se produire à Lille ce soir…
- Le concert a été annulé. Tout était réglé jusqu’au moment où le propriétaire de la salle a vu ce fameux poster où j’ai posé sur une cuvette de W.C. Le type s’est écrié « Je ne veux pas de ça dans mon théâtre ! » Les organisateurs de la tournée ont donc cherché une autre salle. Même scénario. Finalement quand une troisième salle a été proposée, je les ai envoyés au diable !
- Vous en avez profité pour visiter Bruxelles ?

- Non je suis resté ici toute la journée pour écrire la musique de mon film. Ma femme est allée faire les magasins pour acheter des jouets pour nos enfants. Ce film me tient à cœur. Il s’appelle « Uncle Meat » et nous le tournons à Londres à partir de février. Cet après-midi j’ai terminé un passage où l’un des personnages a une crise de conscience. Sur l’écran sa bonne conscience sera représentée par Donovan, sa mauvaise par Ginger Baker. Ce sera un film très spécial, pas exactement surréaliste, mais très dingue en tous cas.

En parlant, Frank rassemble les grandes feuilles de partitions qui traînent un peu partout dans la chambre. Il écrit musique et paroles sans s’aider d’aucun instrument.
Sa femme rentre. Présentations. Elle montre les jouets qu’elle a dénichés mais se plaint d’une mauvaise odeur qui «… règne partout dans cette ville. Bruxelles est une ville sale et qui pue". 

 

Les Mothers retournent à Londres ce soir. L’avion décolle vers 21h, mais il est plus prudent de quitter l’hôtel vers 19h… À cause de la douane.

 

 

 

 

Quand les douaniers voient arriver notre troupe de chevelus, ça ne rate jamais, ils nous fouillent des pieds à la tête. Triste mentalité, mais c’est comme cela dans tous les pays. Nous avons l’habitude maintenant. 

 

Zappa appelle George Duke, le pianiste des Mothers, et  lui remet une partition.
- Tiens, si tu veux étudier ce passage.

 

L’heure avance. Non je ne dérange pas. Ils vont manger un morceau avant de partir. La cuisine du McDonald est délicieuse (109), si je veux en être…
Frank et sa femme bouclent leurs valises.


- Telle est la vie d’un musicien rock. Faire et défaire des valises. 

 

Je lui fais remarquer que tous les musiciens rock n’ont pas, comme lui, la chance de descendre dans une hôtel aussi luxueux. Il acquiesce sans se formaliser. Nous descendons au restaurant. Comme il est tôt dans la soirée, la salle est déserte, si ce n’est pour quelques serveurs et un Maître d’hôtel qui se précipitent sur nous dès que nous nous asseyons.

 

Frank Zappa (Focus)

 

Zappa demande quelque chose de rapide.

 

- I have a plane to take, you know. 


Je sers d’interprète. On lui propose des huîtres. Il acquiesce. Mais lorsqu’elles arrivent sur la table, il s’étonne qu’elles soient crues. Un peu décontenancé, je dois expliquer qu’il les voudrait cuites. D’après le garçon, il s’agit alors d’ « huîtres meunières ». Ça roule. Invité, je prends toujours la même chose que celui qui m’invite. Ma conception de la politesse. Grand bien me fasse, les huîtres meunières, c’est délicieux. Mais, provenant de l’entrée, nous entendons des exclamations. D’autres résidents de l’hôtel. Des Français. Ils demandent au maître d’hôtel d’être installés dans l’autre salle. « Là où il n’y a pas de types à cheveux longs ». Frank a compris ce qui se passe. Quand ces gens sont attablés selon leurs exigences, il appelle le maître d’hôtel.


-« Offrez-leur donc une bouteille de Champagne de ma part. »


Une bouteille de Champagne au McDonald ! Ça doit revenir près de la moitié de mon salaire mensuel. Le serveur n’en revient pas, mais s’exécute. Je me marre à l’idée des têtes que font les bénéficiaires en recevant cette bouteille de la part de « l’affreux-chevelu-là-bas ».
- Les Français sont les gens qui ont la mentalité la plus arriérée d’Europe me dit Zappa, enchaînant des commentaires peu élogieux sur l’organisation du festival d’Amougies où nous nous sommes connus.


Il est temps de partir. En montant dans le mini-bus qui conduit les Mothers à l’aéroport Frank me fait un dernier signe.

 

- A l ‘année prochaine ! conclut-il.

 

Quel type charmant ! Je ne peux évidemment pas deviner à quel point il va changer (110).


 

 

 

 

(105) A l’époque cette formule a été corrigée par l’imprimerie. Pas de grossièreté chez Dupuis ! C’est devenu « plein la figure »

(106) Une grande partie de ce concert mémorable est semblable à ce qu’on peut entendre sur l’album « Fillmore East –June 1971 »

(107) Voir CŒUR DE ROCK page 133

(108) Qui aboutira au film et à l’album « 200 Motels »

(109) Il s’agit de l’hôtel McDonald, je tiens à le rappeler. On n’y servait pas de hamburgers

(110) Attaqué sur scène par un spectateur, salement blessé, il deviendra paranoïaque et décédera d’un cancer en 1993.

 



 

Jusqu’à présent, pour couvrir un événement dont l’importance nécessite aussi des photos, Willy m’a conseillé d’employer comme photographe l’excellent Herman Selleslags, un anversois qui travaille surtout pour Humo. En fait, il le fait tellement qu’il n’est pas toujours disponible. De plus, c’est vraiment un artiste. Ses photos sont très contrastées tirant les meilleurs effets possibles du noir et blanc qui est de rigueur pour toutes les pages des deux magazines (sauf le « poster »). Les épreuves de grand format qu’il apporte sont en général magnifiques. Ce sont de grandes qualités, mais cela pose quelques problèmes.

D’abord la mauvaise texture du papier sur lequel est imprimé Télé Moustique et la réduction du format de la photo gâchent presque toujours ces clichés qui seraient plus à leur place dans une exposition qu’à côté d’une colonne de texte. Ensuite, Herman privilégiant le côté artistique de la prise de vue, il se concentre souvent sur le sujet le plus photogénique de ce qu’il doit illustrer. Sans trop se soucier de l’information que je voudrais que la photo procure. Du coup, parfois, je ne reçois qu’une seule photo d’un seul musicien pour le passage d’un groupe. Elle est splendide, mais moi, je voudrais que le lecteur ait une idée d’ensemble. 

 

 

Quand Herman n’est pas disponible, où que nous n’avons pas besoin d’assez de photos pour justifier sa mobilisation, nous faisons appel à  Philippe Jamin. Un type sérieux, correct, efficace ; mais dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne trouve pas vraiment passionnant, loin s’en faut, de photographier des musciens chevelus. 

 

Bref, je rencontre un jour un jeune gars derrière un  Nikon et, entre deux blagues, il me raconte qu’il a fait partie d’un groupe pop avant de devenir photographe. Je lui propose illico de faire un essai. Je mets les choses bien au point : il ne me faut pas des œuvres d’art mais des photos qui rendent bien compte de ce qui se passe sur scène. Si c’est Emerson accompagné par un orchestre symphonique, je veux qu’on voie tout les musiciens. Même si la mise en page nous force à passer la photo à la grandeur d’un timbre-poste. Paul Coerten va répondre à toutes mes exigences, et faire bien plus encore (1).

 

Paul Coerten

Paul,Coerten

 

Kesskis’passe ?

 

Premier album d’un remarquable groupe anversois, Mad Curry. Du jamais vu en Belgique : il a une chanteuse (Viona Westra) alors que jusqu’à présent tous nos groupes étaient  presque exclusivement masculins.

 

Une rumeur circule selon laquelle les Beatles pourraient engager un nouveau bassiste à la place de Paul McCartney. On cite même le nom de Klaus Voorman qui a réalisé la pochette de leur album Revolver. Mais Apple, leur marque de disques, dément formellement. Pendant ce temps Paul entreprend une action en justice pour dissoudre légalement son association aux trois autres.

 

Comme Pete Townshend écrit dans le Melody Maker dont Télé Moustique a les droits de publication, nous publions un article de deux pages sur le passé et l’avenir du rock signé par le leader du Who.

 

Un très sérieux « Bureau de recherche sur la musique » calcule que les Beatles ont, jusqu’à ce début d’année 1971, vendu  56 millions d’albums. Ce qui fait d’eux les plus grands vendeurs de longs-playings depuis leur invention, devant…Mantovani ! (2)

 

E.M.I. Angleterre refuse de distribuer le nouvel album d’Eric Burdon sous prétexte qu’il contient un morceau, « P.C.3 », qui fait allusion aux culottes de la reine.

 

Nouveau concert événement au Palais des Beaux Arts : Iron Butterfly et Yes au même programme. La prestation des Américains du Butterfly est sensationnelle, révélant un groupe à ce point formidable et spectaculaire sur scène que je vais jusqu’à le comparer au Who. En finale, les deux groupes unissent leurs forces pour un jam mémorable. Ils sont d’autant plus ravis de l’accueil du public belge que deux jours avant leur concert de Paris avait du être annulé suite à une émeute. Le problème est récurent en France où, dès qu’il y a un concert pop, les C.R.S. sont presque aussi nombreux que les spectateurs (ce qui n’est pas fait pour détendre l’atmosphère) et une bande d’excités veulent absolument entrer gratuitement. Même de force s’il le faut. Le batteur de Yes, Bill Bruford, m’explique : « Ils sont complètement fous. Ils paient sans discuter pour aller au cinéma ou voir un match de football, pourquoi pas pour un concert ? »

 

 

 

 

Nouvelle modification dans nos classements des succès. Les albums deviennent tellement importants que je décide de diviser le Hit parade des disquaires en deux « top ten » : l’un pour les singles, l’autre pour les L.P.’s . Hits mémorables de ce début d’année , côté simples : « Black Night » par Deep Purple, « My Sweet Lord » par George Harrison, “You Don’t Have To Say You Love Me” par Elvis, “Cracklin’ Rosie” par Neil Diamond, “Melancholy Man” par les Moody Blues,”Chirpy Chirpy Cheep Cheep” par Middle Of The Road, “Rose Garden” par Lynn Anderson et “Rainbow” par le groupe belge New Inspitation. Côté albums: “That’s The Way It Is “ par Elvis, « III » par Led Zeppelin, « Pendulum » par Creedence Clearwater Revival, “All Things Must Past” par George Harrison, “Plastic Ono Band” par John Lennon, et “Watt” par Ten Years After.

 

Keith Moon se casse la clavicule en jouant au barman dans le pub dont il est le propriétaire dans le Oxfordshire. Il a glissé en transportant une caisse de Brandy. Commentaire de Pete Townshend : « Quel malheur… Tout ce bon alcool répandu ! ».

 

James Brown arrive ! Pour l’occasion, c’est Marc Moulin qui signe l’article de deux pages que nous lui consacrons. Le « roi incontesté du soul » se produit l’après-midi du dimanche 28 février à l’Arena de Deurne et, le soir du même jour, dans une nouvelle salle d’une des communes bruxelloises : Forest National. C’est le premier « concert pop » qui s’y déroule. Il n’y a pas de véritable scène, juste un podium assez bas qui occupe le centre de l’arène circulaire au milieu de la salle. Pour l’occasion, il est entouré d’un cordon de policiers. Ceux-ci repoussent brutalement les spectateurs enthousiastes qui veulent danser aux côtés du chanteur américain.

 

Dans ma colonne Disques à gogo, parmi les nouveautés qui m’enthousiasment le plus, il y a : « Tea For the Tillerman » par Cat Stevens, « Jupiter Sunset » par le groupe français du même nom, « Blows Against The Empire » par Paul Kantner and The Jefferson Starship, et puis, surtout, mi-février, j’écris ceci… « Voici le truc-super-pas-croyable-génial-too-much-fait-moi-de-l’air-je-plane de la semaine. A côté de ça, les autres prennent un sérieux coup d’ombre. C’est toujours ingrat de faire des comparaisons, mais, pour vous le situer,  disons que ça me rappelle vaguement Renaissance (le vrai), mais avec infiniment plus de punch. Il y a au moins une tonne de feeling, une sensibilité inouïe. Tout compte fait, non, ça fait plutôt King Crimson. Non : plutôt Family… Ah ! Ce passage ne serait pas renié par Pink Floyd… Zut ! Avant tout, c’est Genesis, et c’est nouveau, et c’est personnel, et c’est bon, et je m’en vais le réécouter tout le restant de la semaine, en encore longtemps après… » (3) . Je viens de découvrir l’album « Trespass ». 

 

 

Genesis Brussels Belgium


 

Allô, Paul ?  Dis, je viens d’entendre une nouveauté canon. C’est par un groupe inconnu qui s’appelle Genesis…Quoi ? Non pas Gene & Six, Genesis, comme la genèse en français. Oui. Des Anglais évidemment. Tu ne pourrais pas te renseigner s’il y a moyen de les avoir pour la Ferme V. ? Comme personne n’a jamais entendu parler d’eux, ils ne doivent pas demander cher. Je t ‘assure, d’après leur album, ça doit valoir la peine. 

 

Depuis les Aigles, j’ai toujours pu compter sur Paul André. Pour le moment, avec son associé avec Jean Jième il a créé sa propre agence sous le nom de Century.

 

La confiance que nous avons l’un en vers l’autre fait qu’il réagit au quart de tour. Il combine un passage T.V. à Pop Shop avec une prestation à la Ferme V. Genesis qui ne s’est, à ce jour, jamais produit hors d’Angleterre est en Belgique les 7, 8 et 9 mars. En tant que responsable de la programmation rock de la Ferme, c’est moi qui signe le contrat. 10.000 francs (4).

 

« Trespass » est tellement éblouissant qu’emporté par mon enthousiasme, j’annonce le concert avec l’une des premières photo du groupe sur toute la largeur de la première page de Pop - Hot, n’hésitant pas à écrire que Genesis s’annonce comme une future super-vedette.

 

Les lecteurs qui me font confiance s’entassent donc dans l’ancienne étable de la Ferme V au soir du dimanche 7 mars. Ils ont payé 70 francs pour entrer, 50 francs s’ils avaient leur carte de membre du Pop Hot Club (5). On est obligé de refuser du monde à partir de 19 h 30 ; le concert débute à 20h.

 

Le groupe est arrivé dans l’après midi  à bord d’une vieille camionnette conduite par un sympathique rouquin du nom de Richard Mc Phail. C’est lui qui s’occupe de tout. Il a installé le matériel tant bien que mal sur la petite scène de la Ferme qui se trouve au fond de l’étable.

 

Elle n’a ni rideau ni coulisses. Pour y arriver les musiciens doivent traverser le public. Enfin, dans ce cas-ci, enjamber les spectateurs, qui sont assis à même le sol. J’y vais de quelques mots de présentation.

 

 

 

 

Autour de moi Steve Hackett, Phil Collins, Michael Rutherford, et Tony Banks sont assis. Seul Peter Gabriel est debout derrière une grosse caisse, armé d’une flûte traversière et d’un tambourin. Cette attitude laisse présager une prestation relativement calme, à la manière d’un groupe folk. Pendant que je m’évacue tant bien que mal du côté de la « salle », Peter Gabriel commence à raconter une histoire. Surprise ! Il essaie de le faire en français. Et sa prononciation hésitante, son accent, ses petites erreurs, ajoutent encore de la saveur à son récit qui donne d’emblée dans l’absurde ou le surréalisme.

 

Trespass

 

Ses efforts lui valent la sympathie générale et dès la deuxième chanson tout le monde est sous le charme. « Stagnation » est encore une composition plutôt douce, mais dès « The Light » (6) l’impact des morceaux, leurs contrastes, les alternances de passages doux avec des explosions instrumentales en puissance vont aller crescendo. Pourtant, chaque fois, Peter prend son temps pour introduire le titre suivant. Toujours avec cette même candeur désarçonnante. Lorsqu’il mime la décapitation du petit garçon d’un coup de maillet comme évoquée dans « Musical Box » et conclut, l’air désolé et toujours dans son français hésitant, par « Il est moart » on l’est aussi : de rire. Mais les moments qui suivent sont captivants et l’assistance est en extase. Le rythme galopant de « The Knife » achève le travail. Plus moyen de rester assis, c’est le délire dans la salle. Les quelques trois cent personnes présentes vivent un moment historique et, le plus fort, c’est que beaucoup s’en rendent compte ! Parmi elles, André Hienny, un habitué de la Ferme, a apporté son petit magnétophone à cassettes. Il a tout enregistré. (7)

 

 

 

 Après le concert, Philippe Grombeer, Marcel De Munnynck et moi sympathisons avec les musiciens et Richard Mc Phail dans l’annexe de la Ferme qui sert de loge. Ces gars sont charmants, très calmes, très british. Pas du tout le genre d’allumés,  plus ou moins extravagants ou plus ou moins défoncés, que les profanes s’imaginent être de rigueur pour tout groupe rock qui se respecte. 


-  Vous êtes encore deux jours à Bruxelles ?  C’est dit, demain soir, vous venez manger à la maison .


C’est ainsi que, le lundi, le groupe au grand complet se retrouve au 19 avenue Van Becelaere autour d’un de ces délicieux plats dont André Viollier a le secret. Philippe, Marcel et Tina la femme d’André, sont aussi présents.

 

Nous faisons mieux connaissance avec chacun. Les boutes-entrain sont Richard Mc Phail et Phil Collins, Michael Rutherford est l’humour flegmatique anglais personnifié, Tony Banks le plus sérieux de la bande, Peter Gabriel le plus timide, et Steve Hackett qui n’est dans le groupe que depuis quelques semaines à peine, le plus mystérieux. Ils débattent de la possibilité de se rendre au Grand-duché pour être interviewé par Radio Luxemburg 208m.

 

Questions : leur camionnette pourrie tiendra-t-elle le coup jusque là ? La dépense en carburant vaut-elle le coup ? Comme ils sont fauchés et ont à peine eu le temps de changer quelques Livres Sterling en francs belges, André se propose de leur avancer de quoi faire le plein.

 

Entre-temps, je sympathise avec Peter. Je lui parle de mon boulot, il me parle des problèmes du groupe, de ce qu’il sait de la Belgique et de sa passion pour notre héros national… Tintin !

 

 

Genesis 1970

 

Je lui demande quel groupe il recommanderait pour la Ferme V. Il m’explique que Charisma, la firme de disques avec laquelle Genesis est en contrat, est une nouvelle marque indépendante très innovatrice et qu’elle a un autre groupe fort intéressant : Van Der Graaf Generator.


Le mardi Genesis enregistre Pop Shop. L’émission se tourne traditionnellement devant un public d’invités hétéroclites. Cela va des copains des techniciens aux écoles en visite dans les studios en passant par quelques téléspectateurs qui n’ont pas pu choisir ce qu’ils verraient. C’est dire que la plupart de ceux présents dans le studio ce jour-là ne connaissent  Genesis ni d’Eve ni d’Adam. Pourtant les quelques morceaux que joue le groupe  épatent à ce point l’assistance qu’elle le rappelle et que le réalisateur l’autorise à jouer un morceau supplémentaire, caméras arrêtées, rien que pour le plaisir. En vingt et une émissions de Pop Shop, cela ne s’est jamais vu.
Plus que jamais je suis convaincu que « ma découverte » va rapidement devenir un groupe de premier plan.

 

LIRE : GENESIS ET LA BELGIQUE

 

 

Raepsaet 1970

Raepsaet entre dans le Jenghz Khan

(photo: Jamin)

 « Choc : Laurelie dissous ! Raepsaet dans Jenghiz Khan. »  On le voyait venir, non ? Eh oui, Pierre a senti la différence entre les répétitions du Jenghiz et celles de Laurelie. Aussi bons soient les musiciens de ce dernier groupe, ils ne stimulent pas sa créativité. Avec Tim et Friswa il y a une émulation. Chacun essaie de faire mieux que l’autre,  la virtuosité est omniprésente, ce sont des bosseurs, entièrement dévoués à leur musique et, en plus, de joyeux drilles. Alors Pierre se sent avec eux comme un poisson dans l’eau, les idées fusent, la créativité est constante. En plus, je continue à être derrière eux pour des tas de choses, musicales ou non. Ainsi je suis particulièrement soucieux de leur look.

 

Les groupes belges sont encore à la traîne sur le plan international. Ce n’est pas une raison pour avoir l’air d’assistés sociaux sur scène. Je veille au grain aux vêtements que portent « mes » gars  en public. J’ai justement un flirt avec une collègue de « Bonne Soirée » qui s’occupe de la mode pour ce magazine : Agnès Franche.

 

Agnès Franche coiffe Raepsaet

(photo Coerten)

 

Ses conseils sont précieux. Friswa a l’air trop méchant ? (8). Agnès  suggère de désamorcer un peu ça avec un blouson très coloré illustré de dessins genre chambre d’enfant, qu’elle fait confectionner par une copine couturière. Tim n’a plus beaucoup de cheveux. On lui impose une perruque malgré ses protestations. Pour Pierre, le plus doux, le plus gentil, Agnès combine l’air gavroche d’une grande casquette d’artiste peintre avec une veste de coupe militaire. Pas de problème pour Chris, un batteur, ça doit être à l’aise, un t-shirt suffit.

 


 

 

Souvent, avant que le groupe ne monte sur scène, nous avons un petit briefing. J’insiste sur le fait qu’il faut, d’emblée, attirer la sympathie du public, lui montrer qu’on n’est pas là pour l’écraser de technique mais pour prendre du bon temps. Il faut présenter les morceaux, les expliquer, préparer les spectateurs … et avec humour S.V.P. !  Pour ce dernier point Pierre et Friswa se sont trouvés. Ils y vont de vannes et de blagues salées  en cascade.

 

À côté du répertoire rock, le public à donc droit à un duo de fantaisistes qui s’accusent réciproquement des pires turpitudes. Les rires fusent autant que les applaudissements. Un spectateur qui n’apprécie pas cet humour se risque-t-il a protester ?  Friswa (je le rappelle : un mètre quatre vingt, nonante kilos, ceinture noire de karaté, grand amateur de bagarres de rues dans les bas quartiers d’Anderlecht) lui propose : « Viens dire ça, ici ! ». Inutile d’ajouter qu’heureusement, personne ne s’y risquera jamais.

 

 

Le Jenghiz relooké

(photo Coerten)

 

 

 

J’ai ce que je veux.

 

Sur scène Jenghiz Khan en impose autant par sa musique que par son assurance. Alors… Quoi d’étonnant à ce que Pierre voit dans le groupe la voie royale pour que « ça marche » et qu’il me laisse dormir ?

 


 Pour Laurelie, il a intensément collaboré avec ce jeune producteur, Eric Vion. Pierre le branche sur Jenghiz Khan. Vion, enthousiaste, décroche un contrat d’enregistrement chez Barclay Belgique. Le groupe, renforcé de Roger Wollaert du Kleptomania pour certaines parties de batterie, passe une partie de l’hiver ’71 à enregistrer un album dans les studios Reward  à Schelle près d’Anvers, l’un des trois seuls studios de Belgique qui permettent l’utilisation de… huit pistes sonores ! (9) .

 

 

 

 

(1) voir son magnifique GOLDEN YEARS, également chez Apach’

(2) 43,5 Millions pour ce chef d’orchestre de variétés

(3) Ben oui, encore aujourd’hui

(4) 250 €- J’ai toujours mon exemplaire comme souvenir.

(5) 1,75 € ou 1,25 €

(6) Ce morceau resté inédit dans sa forme originelle se transformera en « Lilywhite Litith » sur l’album « The Lamb Lies Down In Broadway »(1974)

(7) Cet enregistrement, incluant ma présentation et les histoires de Peter est aujourd’hui un CD pirate très recherché malgré sa mauvaise qualité.

(8) Et, en fait, ce n’était pas un enfant de chœur

(9) On en est actuellement à  24, je crois.

 

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Mise en page : Jean Jième

 


Chapitre 6 : Wight 70