GRAVE DANS LE ROCK

 

Retour sur la page BIENVENUE
 
Retour sur l'index Gravé Dans Le Rock

Chapitre 1 : Cravate

 

 

Chapitre 2 : "Un individu malfaisant"

 

 

Chapitre 3 : Summer 69

 

Chapitre 4 : 1969, l'année du siècle

 

 

Chapitre 5 : Dawn of the seventies

 

 

Chapitre 6 : Wight 70

 

 

Chapitre 7 : La Ferme!

 

 

Chapitre 8 : fin 1970 L'explosion

 

 

Chapitre 9 : Déglingue du rock belge

 

 

Chapitre 10 : Monstres Sacrés

 

 

Chapitre 11: Charisme

 

 

Chapitre 12: Glam Rock - Le Schisme.

 

 

Chapitre 13: Rock 73

Genesis-Jemelle-Bilzen

 

Chapitre 14: Rock 74

Stones - Rapsat.

 

Chapitre 15: Les grands concerts de 1974

 

 

Chapitre 16 : Rock et Journalisme

 

 

Chapitre 17 : Épilogue

CHRONIQUE 1960-1965 CHRONIQUE 1966-1972 CHRONIQUE 1973-1980 LES PIONNIERS DU ROCK GROUPES BELGES
GRAVE DANS LE ROCK BIBLIO - ROCK - NEWS THE SHAKESPEARES SALLES DE CINEMA COUPS DE FILMS LIENS
 

GRAVÉ DANS LE ROCK

Intégral inédit du second ouvrage de © Piero Kenroll

 

CHAPITRE TROIS

 

SUMMER OF 69

(pas la version de Bryan Adams)

 

Et c’est l’époque du traditionnel  Festival de la guitare d’or à Ciney. A la base un concours de groupes amateurs, le programme se terminant avec des vedettes, ou presque. J’y suis en terrain connu, puisque c’est là même que, du temps où je menais les Aigles à l’assaut, j’ai été décoré de l’ordre de la tartine à la confiture par une bande de yéyés qui ne supportaient pas que nous chahutions leur favounet (29). L’eau a coulé sous les ponts depuis, et  le simple spectateur …euh…enfin, disons spectateur remuant, que j’étais, a fait connaissance avec le responsable de la programmation du festival, le sympathique Jean Martin, manager du Wallace.

 

À cause des exploits de ce dernier, je rencontre évidemment souvent Jean ces derniers temps. Un jour il me demande qui il pourrait trouver comme tête d’affiche pour Ciney.

Il lui faut un nom qui puisse plaire à un très vaste public, pas trop « underground » donc.  « Pourquoi pas Barry Ryan ? » que je lui réponds. Faut voir ma tête lorsque, quelques jours plus tard, il m’annonce que c’est dans la poche : Barry Ryan sera l’attraction principale de la Guitare d’or.

 

Je n’en reviens pas d’être passé du stade de chahuteur entartiné à celui de consultant en programmation. Mieux : Jean me propose de le rejoindre pour la présentation. Ayant dans ce domaine fait mon écolage chez les Aigles, face à une bande de rockers gueulards et déchaînés, je n’ai peur d’aucun public mais, le jour du festival, je me plante en essayant d’organiser de petits jeux pour meubler les vides entre les prestations des groupes. Jean me dira « Il y a une différence entre un présentateur et un animateur. Tu n’es pas bon dans le second rôle ». Je me le tiendrai pour dit.

 

Wallace Collection

Barry Ryan, dont les hits se sont succédés chez nous depuis le début de l’année fait  un triomphe. C’est la première fois qu’il se produit en public sur le continent. Les filles en sont folles (il faut d’ailleurs repousser celles qui prennent la scène d’assaut pour essayer de l’embrasser) et il a  un truc épatant : il se dédouble ! En effet son frère Paul, compositeur de ses hits, qui est son jumeau quasi identique, le rejoint après quelques morceaux et c’est à deux qu’ils assurent la plus grosse partie  de la prestation.

Barry Ryan


Evidemment (puisque Jean Martin est son manager) le Wallace Collection est aussi au programme et obtient un succès  égal  à celui des Ryan. Dans le compte rendu que je rédige pour résumer la journée j’écris  aussi que les Virgil Brothers  (des clones des Walker Brothers), vont devenir un très grand nom (on ne peut pas réussir à tous les coups) et que « James Barclay Harvest » c’est excellent. Aïe… Les remords de ne pas avoir consacré plus que cette mention foireuse à Barclay James Harvest (le groupe qui jouait encore « Night In White Satin » des Moody Blues (30) en rappel qui allait devenir énorme) allaient me ronger quelques mois plus tard.

 



 

Comme le coup du voyage  à Londres a bien marché, on remet ça. Cette fois pour ce que je qualifie de « plus grand festival du monde ». Trois jours (8, 9 et 10 août 1969) à Plumpton, à soixante kilomètres de la capitale anglaise. Pink Floyd, Bonzo Dog Doo Dah Band, Roy Harper, Who, Chicken Shack, Aynsley Dunbar, Yes, Cuby and the Blizzards,  Long John Baldry, Pentangle, Nice, Family, Blodwyn Pig, Blossom Toes, Aphrodite’s Child et beaucoup d’autres, oubliés depuis, sont au programme. Même notre Wallace Collection doit être de la partie. Hélas, quelques jours auparavant, alors qu’ils se produisent à Londres, nos héros nationaux se

 

font piquer tout leur matériel et déclarent forfait pour le festival. 

Quatre points d’orgue pour moi lors de celui-ci. D’abord une révélation : Family ! surtout à cause de Roger Chapman qui a une voix extraordinaire et semble possédé lorsqu’il chante. Ensuite un moment à mourir de rire : le Bonzo Dog Band. Ne cherchez pas ses disques. Ce groupe délirant, qui est, sur scène, accompagné d’une baudruche de cinquante mètres, d’un mannequin qui fait des bulles de savon et d’une presse à pantalon est surtout visuel (31) et se déchaîne dans une cascade de gags et des parodies de rock, de soul et de blues.


The Who

Du spectacle encore avec le Nice. Cela avait déjà été fait sur disque mais jamais « live » : le groupe est accompagné par un orchestre symphonique. Sibelius et Bach au répertoire. Rock et baroque, quoi. Lorsque Keith Emerson commence son habituel corps à corps avec son Hammond pour « Rondo », la pauvre violoniste en tenue de soirée assise devant lui, manque de subir un sort qu’aucune musicienne classique n’a sans doute jamais prévu comme risque du métier : périr écrasée par un orgue. Elle n’en mène pas large la pauvre ! En apothéose, une fanfare écossaise au grand complet, avec cornemuses, kilts, uniformes, tambour-major et tout le bazar surgit des coulisses, traverse la scène et fait le tour de la foule.


Et puis…il y a le Who ! Roger Daltrey apparaît pour la première fois dans ce costume dont les longues franges amplifient le moindre de ses mouvements, lui donnant des allures d’oiseau de paradis. Keith Moon est une véritable tornade humaine, explosant sa batterie, lançant - pour presque chaque break dans le rythme - ses baguettes à trois ou quatre mètres au-dessus de sa tête…et les rattrapant quand elles retombent ! Le groupe y va de l’intégrale de « Tommy » et termine sa prestation avec des rocks violents. Pete Townshend décrit de grands moulinets du bras droit,  saute, accroche les micros, charge les baffles géants de son ampli avec sa guitare, la brandit au-dessus de lui, la met à hauteur du front… Bang ! Coup de boule dans l’instrument. Pete se retrouve avec les débris dans chaque main. À cet instant précis  le Who représente le mieux le rock dans toute sa démesure : c’est le meilleur groupe au monde. Derrière la scène, je peux poser quelques questions à Roger Daltrey. Je suis tout étonné que ce géant du rock soit, de taille, plus petit que moi. Il est d’une amabilité et d’une modestie épatantes. Et d’un calme…

 



 

Et c’est l’époque de Jazz Bilzen. À l’origine réponse flamande au festival de Comblain-la-tour qui voit défiler depuis des années des jazzmen de tous calibres, le festival limbourgeois, signe des temps, s’ouvre à la pop-music avec un coup de pouce d’ Humo. Humo, comme je l’ai écrit dans le premier chapitre est, comme Moustique-Télé, un magazine des éditions Dupuis. Son plus gros tirage même. Il est dirigé par  Guy Mortier  déjà bien connu en Flandre

comme présentateur d’une émission pop à la B.R.T (32). La rubrique T.T.T. du magazine a, en quelque sorte, servi d’exemple pour les pages dont je m’occupe dans Moustique-Télé. Inutile d’ajouter que nous sommes dans le coup cette année pour donner le plus de retentissement possible à l’événement qui est sensé attirer aussi un pourcentage appréciable de Francophones.


Humble Pie Bilzen 69

Steve Marriott (photo Jean Jième)

La particularité du Festival de  Bilzen, c’est qu’il se déroule sur plusieurs jours. Cette année du 21 au 24 août inclus. Après une inauguration plutôt folklorique le jeudi, l’essentiel du vendredi est réservé à l’habituel concours de groupes amateurs avec quelques « vedettes pop» pour clore la journée. Le plat de résistance étant surtout prévu pour le samedi. Le dimanche restant, lui, consacré au jazz. La durée moyenne pour le passage d’un groupe vedette sur scène commence à s’allonger. Ça va jusqu’à trois quarts d’heure maintenant! Et comme il y a parfois des problèmes de matériel, il arrive qu’on poireaute jusqu’à vingt minutes entre les groupes. Résultat : Humble Pie, en tête d’affiche pour le vendredi se produit en fait le samedi… à trois heures du matin ! Parmi ceux qui l’ont précédé  je suis séduit par le charme de Mariska, la chanteuse du groupe hollandais Shocking Blue, qui s’inspire allégrement du Jefferson Airplane. Shocking Blue a un hit international pour le moment . « Venus » que ça s’intitule. A goddess on a mountain top, tralala boum, and she’s got it baby, yeah she’s got it !  Chouette.


Il y a le solo de batterie d’Aynsley Dunbar. Très impressionnant. Son « Mutiny » déchaîne à ce point l’enthousiasme des spectateurs que ceux qui lui succédent sur scène reçoivent un accueil plutôt mitigé. Une partie des spectateurs trouvant le guitariste et le claviériste musicalement prétentieux. Ils s’appellent Deep Purple. On se demande s’ils ont un avenir…

 

Après un Soft Machine assez lourd à digérer (un seul morceau d’une heure) encore une jolie chanteuse qui promet : Marsha Hunt. Elle n’a pas de chance : un de ses accompagnateurs est malade. Steve Marriott et Peter Frampton d’ Humble Pie ainsi qu’Aynsley Dunbar viennent à son secours.

 

Deep Purple Bilzen 69

Deep Purple (photo Jean Jième)


Blossom Toes Bilzen 69

Blossom Toes

(photo Jean Jième)

Mais crac ! Panne générale de courant. Des fusibles mouillés sans doute. Car il pleut. Toute la soirée. Le terrain qui entoure la scène devient un gigantesque bain de boue. Malgré les chaises (33) d’ailleurs en nombre insuffisant, les spectateurs sont crottés des pieds à la tête. Heureusement le samedi le ciel est plus clément : il ne pleut qu’une ou deux fois, mais la boue est partout. Marrant de voir une dizaine de jolies hôtesses, qui font la publicité d’une marque d’essence, en mini-jupes multicolores se détacher (tache est le mot) dans cette masse humaine brune ! Mais, misère, qu’est ce qu’il fait froid pour un mois d’août !

 

Ni les Belges du Carriage Company, ni les Hollandais Blues Dimension  et Group 1850 n’arrivent à réchauffer l’atmosphère. L’exploit revient aux Blossom Toes. Ils enflamment les quelques 15.000 spectateurs, réussissant à créer un dialogue avec le public : « In Vietnam, in the Middle-East, in Biafra, in Ireland (je vous fais la suite en français) ça a lieu en ce moment ! Vous êtes-vous déjà rendu compte que demain ça pourrait avoir lieu ici ? Que vous pourriez être amenés à tuer des gens ?… Jamais plus de guerre ! Refusez de faire votre service militaire ! » La foule hurle son approbation. Bilzen ’69 appartient aux Blossom Toes. Je suis persuadé que j’assiste à l’avènement d’un groupe énorme (34).

 

Il s’en faut de peu que le Taste, mené par un dynamique guitariste du nom de Rory Gallagher, ait le même succès avec son blues-rock énergique. Mais Eire Apparent   refroidit hélas un peu l’ambiance. Brian Auger et le Bonzo Dog Band la réchauffent à peine. Lorsque les magnifiques Moody Blues  clôturent la journée à une heure du matin, presque tout le monde est congelé et les spectateurs qui ont pu rester en sont réduits à claquer des dents sur le rythme de la musique.

Moody Blues Bilzen 69

The Moody Blues - photo Jean Jième)

N’empêche : comme cette météo infâme n’a pas arrêté  la foule, le succès du festival est certain. La musique a le vent en pop. Ça n’arrange pas tout le monde. Dès le lendemain de nombreux quotidiens flamands y vont de gros titres sur le « scandale de Bilzen » : on aurait vu des jeunes fumer du LSD et un couple faire l’amour dans une prairie avoisinante !  Les organisateurs et Humo devront organiser une conférence de presse pour dédramatiser et préciser, entre autres, que le LSD, ça ne se fume pas !

 



 

Kesskis’passe ?

 

Il y a quelque chose dans l’air. C’est du moins ce que prétend Thunderclap Newman, un groupe produit par Pete Townshend (du Who), dont le « Something In The Air » est un des hits les plus marquants de cet été ’69.

 

La pochette de l’album de Blind Faith avec une photo de fillette tenant en main un avion argenté, est censurée aux Etats Unis où on la trouve impudique. Cela n’empèche pas le groupe de déclencher une émeute  au Madison Square Garden. Exigeant un rappel, la foule (23.000 spectateurs) prend la scène d’assaut et la police intervient à coups de matraque. S’ensuit une bagarre générale au cours de laquelle le piano de Steve Winwood est réduit en miettes.

 

Sentant d’où vient le vent, Willy Waltenier, mon vénéré rédac-chef, achète un reportage sur Apple, la firme de disques des Beatles, qu’il publie en l’étalant sur quatre semaines d’affilée.

 

Sa dernière prestation en publique datait de 1961, mais cette fois ça y est : Elvis est de retour sur scène. C’est du délire à Las Vegas, et le King a déjà annoncé qu’il fera plus attention à la qualité de ses films et qu’il essayera de venir en Europe dès que possible.

 

Alors que le guitariste Vince Melouney s’est taillé à son tour, les deux frères Gibb restant dans les Bee Gees virent le batteur Colin Petersen . Lequel menace de reformer un groupe en gardant le nom  de Bee Gees vu qu’il faisait partie du groupe à part égale avec ses autres membres.

 

Une autre émission de la RTB augmente sa programmation pop. Il s’agit du nouveau Cap de nuit diffusé en soirée. La présentation est assurée par un jeune jazzman, Marc Moulin, et par un habitué des variétés, Jacques Mercier. Il y a aussi un ancien des Aigles, Alain Vanden Abbeele,  qui a imaginé Au cœur de la grande babelutte,  un feuilleton radiophonique plein d’allusions à la musique. Je vais leur dire bonjour, nous sympathisons et Marc apprécie beaucoup le double album que j’ai sous le bras.

 

 

 

 

C’est « Trout Mask Replica » du Captain Beefheart que j’ai déniché chez l’un des premiers disquaires bruxellois qui, pour palier à la lenteur de réaction de nos firmes de disques, s’est lancé dans l’importation. Cap de nuit  va devenir l’émission « in » à l’avant-garde de ce que produit la R.T.B.


Faut-il se réjouir parce que « Oh Happy Day » par les Edwin Hawkins Singers ,« The Ballad Of John And Yoko » par les Beatles, « In The Ghetto » par Elvis Presley, « In The Year 2525 » par Zager & Evans se sont succédés  en tête de notre  Hit-Parade des disquaires ? 

 

Finalement les sensations de l’été sont David Alexandre Winter qui classe deux titres  dans le Top 20 et… Eddy Merckx qui gagne son premier Tour de France et est célébré sur disques avec « Eddy prend le maillot jaune » par Pierre-André Gil et « Bravo Eddy » par Jean Narcy.


Heureusement, suite au Hit-Parade des navets,  les lecteurs qui votent pour le Hit-Parade des écoles  semblent adhérer à l’orientation pop/rock de la rubrique. Pour la rentrée, je réorganise ça en Hit-Parade des jeunes  avec comme principe que c’est un classement de découvertes, qui doit être en avance sur celui des ventes et que, dès lors, il est inutile de voter pour un disque déjà consacré chez les disquaires.

 

J’encourage aussi les participants à voter pour les albums qui prennent de plus en plus d’importance. Cela nous vaut un premier classement avec en tête Johnny Rivers et son « Ode To John Lee Hooker », suivi de « Something In The Air » par Thunderclap Newman, « Apollo 11 » par les Tenderfoot Kids, « Natural Born Boogie » par Humble Pie, « I’m Free » par le Who et l’album « Yes » de…Yes.

 

L’été se termine avec un gigantesque festival sur l’île de Wight (35) (c’est le deuxième là-bas) les 30 et 31 août. Têtes d’affiche : Bob Dylan et le Who. Aussi dans le coup : les Moody Blues, Joe Cocker, Family, Aynsley Dunbar Retaliation, les Pretty Things et un peu tous les groupes qui « tournent » cette saison… 150.000 spectateurs !

 

 



(29) Voir CŒUR DE ROCK

(30) Il en fera bien plus tard une excellente parodie sous le titre « Poor Man’s Moody Blues »

(31) Aah, si le DVD avait déjà existé !

(32) Radio-télévision belge d’expression néerlandaise

(33) Eh oui : en ces temps là il y avait des chaises aux festivals

(34) Bon, ben…Comme guitariste de Family, Steve Harley et Rod Stewart, Jim Cregan a tout de même fait une belle carrière non ?

(35) Cet événement occultera, sur le moment, en Europe celui de Woodstock qui commença, lui, le 21  août  

 



 

Aucun doute n’est plus permis : il se passe quelque chose d’essentiel. La pop-music est maintenant un phénomène de société de par le monde industrialisé au point que même notre fichu pays suit le rythme. Pop-Hot et Pop-hits  est arrivé juste au bon moment. Inutile de dire que Karel Anthierens est satisfait de m’avoir engagé.

 

Son frère Johan est rédac-chef de Bonne Soirée. Il me demande d’assurer hebdomadairement une petite rubrique destinée à ses jeunes lectrices. J’ai manifestement fait mes preuves comme « journaliste »  et les ventes de Moustique – Télé auprès des jeunes s’en ressentent favorablement.

 

La bonne humeur est quasi-permanente à la rédaction. Il y règne une ambiance  amusante et chaleureuse où le travail alterne avec des farces comme coincer le rédac-chef sur un balcon, enduire les téléphones de fromage de Herve, se poursuivre armés de pistolets à eau dans les couloirs, aller en bande au restaurant avec ceux de chez Spirou etc. 

 

Albert Desprechins

Albert Despreschins

 

Je deviens copain avec Albert Despreschins que j’avais pourtant maudit du temps des Aigles (36) et avec André Viollier qui a été engagé quelques semaines avant moi.

 

André Viollier

André Viollier

 

André est Français, originaire de Lyon, il a fait ses études de journaliste à Lille,  a épousé une Danoise, et a été coopérant à Madagascar avant de décrocher une place chez Dupuis. Nous avons à peu près le même âge, nous sommes tous deux en début de carrière. J’essaie de lui faire comprendre le rock, il essaie de me faire comprendre la politique.

 

Nous allons vivre ensemble bien des aventures euh… socioculturelles (allez, bof, c’est pratique comme qualificatif)  et bien des déconnades pures et simples.

 

Déjà le soir du 21 juillet nous  étions ensemble avec sa femme, ma petite amie et des copains dans un camping à Bohan et nous admirions  le ciel étoilé où il se passait des choses (37).

 

 

 

 

 

 



 

Lorsqu’il devient évident qu’il y a un public consistant qui se passionne pour quelque chose, les opportunistes ne se privent pas d’en profiter. Voici donc que débarquent à la rédaction des représentants du Royal Automobile Club.


Veulent-ils nous annoncer un rallye ? Non : encore un festival pop. Celui là, le  samedi 13 septembre, dans le palais 10  du site du Heysel à Bruxelles. Le Moustique patronnerait, s’occuperait des affiches et j’assurerais la présentation. D’accord. Encore deux pages pour la présentation de l’événement, bon de réduction  de 25 francs sur le prix des places (100 francs debout, 150 francs assis) (38).

 

Le programme propose l’inévitable concours de groupes amateurs, des « locaux » comme les Pebbles, le Carriage Company, les Tenderfoot Kids, Jess and James  et des « internationaux » comme Eire Apparent, Web, Gun,  Colosseum etc.

 

Tenderfoot Kids Rock Belge

Tenderfoot Kids

 

L’acoustique du palais 10 est loin d’être idéale, mais c’est de nouveau la grosse foule. Places assises, places debout ? La belle affaire.

 

 

Pebbles Rock Belge

The Pebbles

 

Dès les premières notes les spectateurs des premiers rangs se lèvent, bouchent la vue à tout le monde. Je découvre que seul contre mille, c’est celui qui tient le micro qui impose sa volonté… Je demande aux excités de ne pas se comporter comme des cons  égoïstes et de s’asseoir. Ils le font. Ce public que d’aucuns qualifient de troupeau de jeunes dégénérés est plus sociable que bien des assemblées d’autres manifestations.  Le pouvoir de le diriger  qu’il me concède est révélation pour moi.  Je présenterai encore pas mal de spectacles par la suite. Chaque fois qu’il le faudra, en parlant calmement au public, en le regardant dans les yeux et, surtout, en lui expliquant le pourquoi des choses, j’obtiendrai ce qui sera nécessaire. Je n’ai jamais eu le trac face à la foule: au plus elle est nombreuse, au plus elle est facile à diriger. Je crois qu’ hélas, bien des exploiteurs l’ont compris avant moi.

 

Au R.A.C. pop festival la bonne volonté du public n’est toutefois pas récompensée. Malgré l’absence de voisinage la police décide que la musique doit s’arrêter à 1h du matin. Si bien que le Gun ne reste qu’un quart d’heure sur scène et que Cuby and the Blizzards, bien que payés et prêts à l’action ne peuvent pas se produire.

 

Colosseum RAC POP Festival

Colosseum

 

Cela dit, je ne sais pas ce que cette chaude journée aura apportée à l’automobile, mais, à l’exception du Colosseum dont le fantastique batteur John Hiseman éblouit tout le monde, les groupes qui y défilèrent se contentèrent d’une prestation de croisière. Si ce n’est pour une absence au départ (39), il n’y eu ni déception ni révélation mémorable. Mais les critiques de la presse quotidienne, habitués à tirer à boulets rouges sur tout ce qui était pop et jeune furent manifestement impressionnés par la bonne volonté de l’assistance. 

 



 

Jethro Tull LOnderzeel

Jethro Tull (photo P.Coerten)

Mémorable, par contre, c’est le moindre des qualificatifs qu’on peut accoler à l’ Island Show. Pour être sûr de profiter du public potentiel qu’il y a tant à Anvers qu’à Bruxelles, Ludo De Bruyn, l’organisateur a une idée : une salle entre les deux métropoles. Le Egmont Complex à Londerzeel devient donc, le 11 octobre 1969, le lieu où se déroule un concert qui marquera toute une génération de « pop-fans ». A l’affiche : rien de moins que Free, Spooky Tooth et Jethro Tull (40). On ne sait évidemment pas encore  qu’ils vont devenir des légendes dans les seventies et pour un prix des places qui va de 60 à 175 francs (41) les spectateurs sont plus que comblés. Dès les premiers accords, avec le groupe écossais The Clouds, dont le batteur Harry Hugues  se révèle éblouissant, on comprend qu’on vit une soirée exceptionnelle. Free le confirme. Mais aussi bon chanteur soit Paul Rodgers, qu’est-il a côté de Mike Harrison ?

 

Je dois être un des rares présents à avoir déjà eu la chance de voir Spooky Tooth sur scène et il règne toujours un certain brouhaha avec un public jeune ; les spectateurs se demandant de quoi les gusses qui se pointent sur scène vont accoucher. Mais là,  lorsqu’après une consistante intro instrumentale l’extraordinaire voix de Mike Harrison s’élève enfin, il y a un moment de silence total, fait d’incrédulité et  de stupéfaction. Oui …Vous ne rêvez pas : il chante comme ça. On en a des frissons jusque dans les bottes.  Il est encore au  milieu du premier couplet que, déjà, toute la salle l’ovationne. Puis c’est au tour de Gary Wright, la voix haute du groupe. Une grande partie de l’assistance est béate d’admiration.  Jethro Tull est la cerise sur le gâteau. Maniant la flûte traversière tel un faune, se tortillant  sur une seule jambe derrière le micro, Ian Anderson est un comble en matière de showman. Il est tellement remuant que sa prestation relève de l’exploit sportif. J’ai l’occasion de lui parler dans les coulisses après le show et je lui demande comment il fait pour tenir le coup. Se foutant de moi, il brandit un paquet de cigarettes : « With that. I smoke all day long » (42).
 

Spooky Tooth




 

(36) CŒUR DE ROCK page125

(37) Non, ce n’est pas Eddy Merckx qui, le premier, est arrivé sur la lune

(38) 2,50€ - 3,75€

(39) Les Marbles devait se produire mais, victime d’un accident, le duo était à l’hosto

(40) Joe Cocker devait aussi être de la partie, mais il ne vint pas.

(41) De 1,5 à 4,35 € !

(42) Avec ça. Je fume toute la journée »

 



 

The Nice

Or donc, les événements musicaux se  multiplient, le public suit, j’ai fait mes preuves comme responsable de rubrique… Il est temps d’aller de l’avant ! Il y a du changement dans l’air. D’ailleurs, le 2 octobre 1969, pour son 2279ème numéro, Moustique-Télé est devenu Télé Moustique. J’en profite pour revoir radicalement  Pop-Hot et Pop-Hits. D’abord ces « hits »… Oui, mais… La tendance actuelle  est plutôt à la recherche, à ce qui ne vise pas nécessairement les hit-parades. Le terme « commercial » est même devenu péjoratif chez les plus passionnés de musique dite « underground ». L’importance d’un hit en « single » devient secondaire par rapport à l’engouement pour les albums.


Je décide donc de laisser tomber Pop-Hits  et d’être simplement Pop-Hot. Par la même occasion plus besoin de faire des concessions aux yéyés et succédanés pour lesquels chaque ligne que j’écrivais me donnait des crampes dans les index (je tape toujours à deux doigts) : Pop-Hot sera 100% pop-music. La mise en page est revue : le titre de la rubrique adopte un look très « Yellow Submarine ». Il y a plus de place pour présenter les nouveautés en disques, les paroles de chansons et les hit-parades sont moins envahissants. Le changement s’opère le 23 octobre dans le numéro 2282. Premier grand titre : « Le Nice est là ! »  pour annoncer la venue du groupe de Keith Emerson  dans le cadre des Trente-six heures d’underground  qui, avec aussi Ten Years After et Yes , battent leur plein au Théâtre 140, saint Jo Dekmine soit loué !

 


Télé Moustique - N° 2284

du 6 /11/ 1969

Ce n’est pas tout : mon adolescence dans une « bande » (43) et mon expérience de leader d’un club de rockers m’ont marqué. Je pense aux possibilités qu’aurait un club de fans de pop-music patronné par Télé Moustique. Nous pourrions facilement obtenir des réductions pour ses membres sur le prix des entrées aux événements musicaux. En plus, si se révèlent, parmi ces fans, des jeunes dynamiques et doués d’initiative nous pourrons les aider. D’abord en les faisant se rencontrer et ensuite en leur donnant un coup de pouce s’ils veulent, eux-mêmes, organiser des concerts. Le projet est approuvé par Karel et Willy : nous allons lancer le Pop-Hot Club  et les concerts que nous patronnerons seront des Pop-Hot Show.

 

Le numéro 2284 du 6 novembre est historique. Les Beatles sont en couverture, j’y vais d’un article de trois pages intitulé « Le phénomène pop » dans lequel j’analyse l’impact de ce que certains appellent déjà « la nouvelle culture » de par le monde. La rubrique proprement dite est principalement consacrée à la présentation du club. Un vrai club. Pas seulement une carte pour obtenir des ristournes. J’encourage la création de « sections » qui doivent réunir les amateurs de musique d’un même quartier, d’une même école… Leur suggérant d’organiser des réunions, des concerts peut-être… On doit pas devenir membre sur un simple coup de tête. Il faut être motivé. Remplir un bulletin d’inscription sur lequel il faut coller quatre bons prouvant qu’on a, non mais sans blague, lu au moins quatre fois la rubrique… Ce qui, à mon humble avis, devrait être assez pour être convaincu.

 

 

 

Bon, j’avoue. Le truc du bulletin d’inscription est un peu sournois. Dès la première semaine nous avons des enthousiastes qui nous en demandent une cinquantaine. Qu’en font-ils ? Ils les distribuent autour d’eux et expliquent qu’il se passe quelque chose dans Télé Moustique. Ceux qui ne le savaient pas encore sont emmenés à jeter un coup d’œil au magazine, peut-être à acheter un exemplaire, peut-être même quatre pour avoir les bons… Ça va marcher au-delà de toutes prévisions. Ghislaine Thielen, la secrétaire de Willy, va organiser un fichier, l’expédition des cartes à ceux qui envoient un bulletin rempli et le dialogue avec les membres. Elle sera d’une gentillesse et d’une patience sans égal pour répondre par courrier ou au téléphone aux demandes de renseignements,  liant parfois des liens d’amitié (44)) avec les plus fidèles. Que le Pop Hot Club soit une opération qui contribue à la hausse du tirage de Télé Moustique est une chose… Mais une autre est, qu’en plus, il a une âme !

 

Le lancement du club est accompagné du premier Pop Hot Show. Il est organisé en la salle de la Madeleine, au centre de Bruxelles, par mon complice des Aigles, Paul André, qui n’a pas arrêté de s’occuper de groupes depuis, et Jean Jième, qui n’est pas encore très bien décidé s’il fera carrière dans la musique ou dans le cinéma (45). Tête d’affiche le groupe blues hollandais Cuby and the Blizzards.

 

Cuby Blizzards Belgium 1969

Cuby and the Blizzards


Kesskis’passe ?

 

Eric Clapton laisse donc tomber Blind Faith pour accompagner Delaney and Bonnie dont il considère le groupe comme « le meilleur au monde ».

 

Je suis très enthousiaste pour le disque d’un nouveau venu. C’est « Space Oddity » par jeune chanteur aux cheveux blonds et bouclés qui se fait appeler David Bowie. Certains voient déjà en lui un nouveau phénomène du calibre de Barry Ryan.

 

On apprend que Robert Plant du Led Zeppelin était membre de la « ligue contre le bruit ».

 

Le magazine musical anglais Disc considère le groupe Quatermass comme étant « la chose la plus extraordinaire depuis le Nice ». On verra.  A Télé Moustique nous considérons le chanteur David Alexandre Winter comme « la chose la plus extraordinaire depuis la sirène à effrayer les oiseaux ». C’est tout vu.

 

Lu dans la presse quotidienne : « À Londerzeel, le chanteur américain Joe Cocker était très bon. »(46)

 

Comme la R.T.B. l’a ignoré, c’est à nouveau grâce à Joe Dekmine et à son Théâtre 140, où une projection est organisée, que les fans belges des Beatles peuvent découvrir leur « The Magical Mystery Tour » réalisé pour la télé.

 

Diana Ross des Supremes  vient de présenter sa dernière découverte au public américain : un groupe de frangins, les Jackson’s Five dont le plus jeune chanteur, Michael Jackson, n’a que huit ans.

Quoique Steve Marriott les ait quitté pour se tailler sa part du gâteau dans Humble Pie, les Small Faces continuent. Seulement, ils ne seront plus Small et le remplaçant de Steve sera le bassiste de Jeff Beck, un certain Ronnie Wood. Il est possible que Rod Stewart qui était, lui, le chanteur pour Jeff, se joigne aussi aux Faces.

 

Un de ses fans m’appelle au téléphone pour me prévenir que si je continue à critiquer Johnny Hallyday, je vais finir par me faire descendre.

 

Histoire de ne pas me cantonner exclusivement dans l’ambiance bruxelloise, je vais faire un tour à Liège. J’y suis épaté par un chanteur du nom de Paul Simul en qui je vois le meilleur showman de Belgique.

 

Ayant pu assister à un concert du Led Zeppelin, Sylveer, du Wallace Collection, assistant aussi au Pop Hot Show, m’y confie : « Le Led Zeppelin peï ! Potferdeke, s’il venait ici, awel, il joue une seule note et tout le bazar vole dehors ! »

 

En attendant, le Led Zepp’ au grand complet accompagne P.J.Proby sur son nouvel album.

 

Explication de Ian Anderson de Jethro Tull : « J’ai acheté ma première flûte par hasard. Pendant six mois je l’ai trimballée dans mes poches. C’est pour ça qu’elles sont déformées. Après, j’ai commencé à faire du bruit avec ma flûte. Et, finalement, un peu de musique. »

 

 



(43) Voir CŒUR DE ROCK

(44) Certains existent encore aujourd’hui avec d’ex-membres du P.H.C. devenus pères ou mères de famille

(45) Sous le pseudonyme de Jième Valmont, il deviendra directeur du studio d’acteurs Parallax et bien plus tard il tiendra un site Internet qui... Mais vous lisez ceci dedans , non ?

(46) Comme déjà écrit, Joe n’est pas venu à Londerzeel (Island Show)… et il est anglais.

 



 

-S'il s'avère qu'une photo présente sur cette page soit soumise à des droits d'auteur, celui-ci est invité à se faire connaître. A sa demande, celle-ci se verra aussitôt créditée de son nom, soit simplement retirée.

-Wanneer een op deze pagina aanwezige foto onderworpen zou zijn aan auteursrechten, wordt de auteur uitgenodigd om zich bekend te maken. Op zijn vraag zal dan ofwel zijn naam bij de foto vermeld worden, of zal de foto eenvoudigweg worden verwijderd

-Should any photo that appears in these pages be subject to copyright, its holder is requested to contact the webmaster. At his/her request, the said copyright holder will be immediately credited or the photo will be removed.

 

Mise en page : Jean Jième

 

 

Chapitre 2 : Un individu malfaisant

Chapitre 4 : L'année du siècle