GRAVE DANS LE ROCK

 

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Chapitre 1 : Cravate

 

 

Chapitre 2 : "Un individu malfaisant"

 

 

Chapitre 3 : Summer 69

 

Chapitre 4 : 1969, l'année du siècle

 

 

Chapitre 5 : Dawn of the seventies

 

 

Chapitre 6 : Wight 70

 

 

Chapitre 7 : La Ferme!

 

 

Chapitre 8 : fin 1970 L'explosion

 

 

Chapitre 9 : Déglingue du rock belge

 

 

Chapitre 10 : Monstres Sacrés

 

 

Chapitre 11: Charisme

 

 

Chapitre 12: Glam Rock - Le Schisme.

 

 

Chapitre 13: Rock 73

Genesis-Jemelle-Bilzen

 

Chapitre 14: Rock 74

Stones - Rapsat.

 

Chapitre 15: Les grands concerts de 1974

 

 

Chapitre 16 : Rock et Journalisme

 

 

Chapitre 17 : Épilogue

CHRONIQUE 1960-1965 CHRONIQUE 1966-1972 CHRONIQUE 1973-1980 LES PIONNIERS DU ROCK GROUPES BELGES
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GRAVÉ DANS LE ROCK

Intégral inédit du second ouvrage de © Piero Kenroll

CHAPITRE DEUX

"UN INDIVIDU MALFAISANT"

La Belgique ! Quel fichu pays ! Comme beaucoup de mes compatriotes j’entretiens avec elle des rapports complexes de mépris et d’affection. Je déteste son climat, ses querelles linguistiques mesquines, ses retards par rapport aux pays  voisins, le petit esprit d’une partie importante de la population et de ses dirigeants, leur manque d’audace et bien des choses encore. Mais, d’un autre côté  je ne peux m’empêcher de vibrer chaque fois qu’un Belge, ou quelque chose de belge, réussit quelque chose de bien. Surtout quand c’est devant des plus puissants, plus malins ou plus civilisés que nous. Mwouais…. Je me sens solidaire de ceux qui ont la frite. Et je ferai tout ce que je peux pour les aider.

 

Première occasion : le Wallace Collection. Le groupe de Sylveer Vanholme  vient de réussir un mini-hit international avec « Daydream ». Réunissant un guitariste, un batteur et un bassiste rock, un pianiste jazz et un violoniste ainsi qu’un violoncelliste de formation classique, il a une formule originale et un potentiel certain. Lorsque son premier album paraît le 28 avril 1969, je consacre presque une demi page à l’événement.

 

C’est d’ailleurs ma première présentation détaillée d’un disque. Mieux : quelques numéros plus tard, parce que « Daydream » est numéro un dans nos hit-parades, j’ai droit, pour présenter le Wallace, à plusieurs pages en plus de la rubrique habituelle… Deux semaines de suite ! C’est avec plaisir que je m’étale, puisque trois membres du groupe sont de vieilles connaissances.  

 

J’avais rencontré Sylveer et Freddy en 1966, du temps du Rocking Center de Bruxelles.

 

Leur groupe, le Sylvester’s Team était rapidement devenu l’un des plus populaires de la capitale. Sylveer Vanholme savait déjà ce qu’il voulait et, en leader pertinent, je crois qu’il se méfiait un peu de moi qui essayais de l’embobiner pour que le groupe se produise pour un cachet dérisoire chez les Aigles, le club dont je m’occupais (16). Mais Freddy Nieuland, batteur et « voix » de « Daydream » était un gars sympa, débonnaire et toujours de bonne humeur. Il avait bien failli me tordre le cou le jour où j’avais aspergé d’encre sympathique son bel imper blanc tout neuf, mais lorsque la tache avait disparu il avait rigolé comme tout le monde.

 

 

 

Bref, le Sylvester’s Team s’est non seulement produit chez les Aigles mais ses membres  y ont assisté au concert des Moody Blues. Cet événement devait par la suite avoir une influence sur leur style. Les premiers balbutiements de ce qu’on allait appeler bien plus tard le « progressive rock » (genre  qui puise son inspiration aussi bien dans les racines blues et country que dans la musique classique ou traditionnelle) faisaient leur apparition.

 

Il était encore rare, à l’époque, qu’un groupe belge décroche un contrat d’enregistrement, mais le Sylvester’s Team réussit à sortir plusieurs singles. Le plus mémorable s’intitulant « It Reminds Me », sous-titré « Louis XIV » en raison de son intro… au clavecin. Le succès allait croissant quand l’évolution artistique et professionnelle du groupe fut stoppée net par une calamité qui s’abattait sur les jeunes qui, après les études, voulaient se lancer dans une carrière artistique : le service militaire.

 

Le clairon sonna la fin du Sylvester’s Team. Ce n’est qu’après sa démobilisation, et une brève tentative plus ou moins soul sous le nom de Bird and The Bees (17), que Sylveer  entreprit d’approfondir une idée qui lui était venue en assistant à un concert de Denny Laine (ex-Moody Blues et futur Wings) dont le groupe comportait un violoniste : une formation qui intégrerait des musiciens rock et des musiciens classiques.

 

Raymond Vincent (violon) et Jacques Namotte (violoncelle), tous deux membres de l’Orchestre National de Belgique, furent recrutés par petite annonce. Raymond avait déjà tâté à la pop-music sous le nom de Stradivarius et allait devenir l’une des figures de proue du nouveau groupe qui prit le nom de Sixteenth Century.

 

Freddy (batterie) qui n’avait pas quitté Sylveer depuis le Sylvester’s Team, Marc Herouet (piano) un jazzman et Christian Jansen (basse) un habitué des Aigles avec les Memphis et  du Cheetah (18) complétaient la formation.

 

 

Wallace Collection rock belge

Wallace Collection 1969

 

De longues heures de répétitions s’en suivirent et le Sixteenth Century eu la chance de tomber sur une denrée rare en Belgique à l’époque : un manager qui avait un certain professionnalisme ; à savoir Jean Martin, le même qui avait eu le culot de programmer le mémorable passage des  Animals  au Festival de la Guitare d’Or de Ciney (19).

 

Martin pris son courage d’une main, une bande démo de l’autre, et négligeant les maisons de disques belges, alla à Londres se présenter à la direction d’ E.M.I. la plus grosse boîte du marché à l’époque.

 

Le fait qu’il arrivât d’un pays considéré comme musicalement arriéré fit assez sensation pour qu’on écoute sa bande et elle se révéla  assez originale pour que, quelques jours plus tard, Sir Joseph Lockwood, big boss d’Emi, délègue à Bruxelles un jeune producteur australien qu’il venait d’engager : David Mackay.

 

 

L'album Laughing Cavalier

Ce dernier, enthousiaste après avoir assisté à un concert du Sixteenth Century, parvint à convaincre les bonzes d’E.M.I. de faire venir le groupe à Londres pour enregistrer un album. Du 6 janvier au 28 janvier 1969 nos six musiciens ne quitteront les studios que pour manger et dormir. Sous la direction de Mackay, qui apporte aussi sa contribution dans les compositions, ils travaillent et retravaillent leurs morceaux avant de passer à l’enregistrement proprement dit. Pour ce faire, c’est Geoff Emerick, l’ingénieur du son de l’album Sergeant’s Pepper des Beatles qui s’installe à la table de commandes.

 

Pendant ce temps, à la direction d’ E.M.I. on décide de trouver un meilleur nom pour le groupe. Près des studios il y a un musée qui est riche de nombreuses peintures de maîtres belges classiques. Le groupe belge ne joue-t-il pas également une musique avec une saveur classique ? Le rapport est établi : le Sixteenth Century est rebaptisé du nom du musée : Wallace Collection. « L’idée était bonne » devait déclarer Freddy « Le seul ennui, ce sont les initiales ! »

 

 

Une toile du musée « The Laughing Cavalier » donne son nom à l’album. Le Wallace, comme l’appelleront affectueusement ses fans, a mis en boîte quatorze morceaux, dont deux sont choisis comme « simple ». « Daydream » sort rapidement et commence son ascension dans la plupart des hit-parades européens. Il va faire si bien, que le pire des opportunistes yéyés,  Claude François, s’empresse d’enregistrer une adaptation française.

 

On connaît la méthode de ce plagieur qui a construit sa carrière en pillant le talent des autres. Reprendre un morceau n’a rien de contestable en soi, quand on en propose, une fois l’original bien connu, une autre version. Mais pour Clodo, comme l’appellent ceux qui ont vu clair dans son jeu, le but est simplement d’exploiter pour sa propre gloire tout ce qui semble plaire, se servant de sa popularité pour occulter la version des vrais créateurs.

Cela ne prête plus vraiment à conséquence lorsqu’il s’agit de pointures internationales comme les Beatles ou Trini Lopez, chez qui le chanteur français s’est servi sans vergogne. Mais pour un groupe qui débute ce peut être catastrophique : tout le marché français peut lui échapper.

 

Pour contrer le plagiat, le Wallace est obligé dare-dare de réenregistrer « Daydream » en français avec les paroles « complètement idiotes » (dixit Freddy) de l’adaptation de Claude François. Cela ne servira pas à grand-chose : alors que le titre cartonne jusqu’en Australie et en Amérique du Sud, l’accueil en France sera mitigé.


Cela dit, ce succès international d’un groupe belge va révéler une chose à tous les  musiciens rock, pop et assimilés de chez nous: on peut le faire !

 

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On peut aussi être belge,  passionné de rock, et en vivre. Ça y est ! Les trois mois d’essai sont passés et on me garde. En fait, il semble que je sois le seul à avoir remarqué que le délai était dépassé. Je suis déjà tellement intégré dans la rédaction que personne ne semble s’en être soucié. Côté réaction des lecteurs, un phénomène commence à se manifester : les ados qui, jusqu’à présent, n’avaient pas d’intérêt particulier pour un hebdo surtout consacré aux programmes télé,

 

poussent leurs parents à l’acheter.Le courrier de plus en plus volumineux que je reçois  confirme qu’il se passe quelque chose : Moustique-Télé prend un coup de jeune. J’essaie de répondre à toutes les lettres. Je sais que je me trouve maintenant dans une position privilégiée et l’erreur serait de prendre la « distance » qui sied à la plupart des « vrais journalistes ». Je dois absolument rester en contact avec mes lecteurs. Je suis toujours comme eux.

 

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Stevie Winwood

Eric Clapton

Ginger Baker

 

 

Tiens : l’événement du moment c’est qu’ Eric Clapton et Ginger Baker , les ex-Cream, montent ce qu’on va appeler un « super-groupe », un nouveau groupe de musiciens déjà célèbres. Les autres étant l’ex-Spencer Davis Group et Traffic  Steve Winwood, et l’ex-Family Rick Grech . Il est prévu que leurs débuts en public se fassent lors d’un concert gratuit, en plein air, le 7 juin à Hyde Park.

 

Concert gratuit ? Dites donc…, ça veut dire qu’y aller ne coûterait que les frais de voyage ! Et voilà que je me rappelle que du temps où je m’occupais des Aigles nous avions droit à de consistantes réductions lorsqu’on se déplaçait en groupe. Je fonce vers une agence de voyage (20).

 

Me recommander du « Moustique » me donne droit à l’accès au bureau du directeur.

Il comprend tout de suite qu’une collaboration ferait de la pub à son business, celui-là !

 

Résultats de moins d’une heure de parlote : dans le numéro du 8 mai une pleine page propose à nos lecteurs  d’ « aller à Londres voir le plus super des super-groupes ».

 

 

 

Le programme : débarquement le vendredi 6 juin, soirée libre, hôtel ; journée libre le samedi 7 avec le concert l’après-midi, soirée libre, hôtel ; retour en Belgique dans l’après midi du dimanche 8.  Tout ça pour…1.350 francs (21) !

 

En plus, les deux participants les plus motivés (ils doivent verser un acompte et écrire une lettre) auront droit à la gratuité intégrale et les premiers inscrits recevront le premier album du groupe. Lequel, on ne l’apprend qu’une semaine plus tard, prend le nom de Blind Faith.

 

Parmi ceux qui finissent par s’embarquer pour Londres, les copains des Aigles sont bien représentés.

 

Entre autres. John, le gars qui m’a aiguillé sur le « Moustique », Jean-Claude qui deviendra attaché de presse d’une grande firme de disques, Gino, qui deviendra reporter-photographe d’actualités  et sa petite amie, Mick, qui entreront aussi chez Dupuis au service de rédaction des programmes télé (22), et ma petite amie, Michelle, qui fera aussi sa niche dans la scène rock (j’en reparlerai). Ce sont mes « fidèles ».

 

Et puis il y a ces lecteurs qui viennent des quatre coins du pays et qui ne savent pas encore qu’ils vont vivre un moment exceptionnel.

 

 

 

Car, coup de bol, il fait splendide le jour du concert à Hyde Park. Quelques cent mille spectateurs viennent, certains dès la veille, s’installer sur la pelouse qui descend vers l’un des étangs  au bord duquel est dressée la scène. C’est la première fois que je me retrouve dans une telle marée humaine. Fascinant. Où que porte le regard on ne voit que des têtes. Cette foule est paisible. Les premiers arrivés ont profité des chaises longues mises à la disposition des promeneurs.

 

Comme ils gênent la vue de ceux arrivés ensuite et qui n’ont que le gazon pour déposer leurs fesses, un des organisateurs vient à la sono demander aux premiers de plier leurs transats et de les faire passer jusqu’au podium. Ils s’exécutent immédiatement avec bonne volonté. L’ambiance est sereine. Tout le monde a vraiment l’air heureux d’être là.

 

Notre petit groupe de Belges n’est pas le seul à avoir fait un déplacement important. Je croise des Américains, des Canadiens, des Français, des Hollandais, des Polonais… A 14h30 le premier groupe monte sur scène. Il s’agit du Third Ear Band qui pratique une musique à la fois orientale et pastorale qui convient parfaitement à une après-midi ensoleillée.

 

Il sera suivi par l’Edgar Broughton Band. Première secousse. Broughton est un provocateur  qui joue un rock musclé et qui aime faire du spectacle : il fait semblant d’assommer son bassiste et de s’évanouir avant un morceau final qu’il annonce en déclarant « Nous allons exorciser tout ce qui est mauvais dans cette société : Out ! Demons out ! » Près de cent mille voix reprennent l’invocation « OUT ! » Sur le moment, beaucoup y croient, c’est évident.

 

À Richie Havens appartient ce pied gigantesque qui martèle les premières images du film Woodstock. Il a aussi une voix extraordinaire et, en 1969, il semble du tous les coups. Il est visiblement impressionné par la foule en montant sur scène :

« Comme vous êtes beaux… Des millions de couleurs… Quel beau jour !… »  Son mélange de folk et de blues remporte un gros succès  alors que des personnalités du « Swinging London » arrivent derrière le podium. J’aperçois Mick Jagger avec Marianne Faithfull, Mick Fleetwood, Donovan…

 

 

 

Ce dernier, non prévu au programme, se propose de meubler le temps d’installation du matos du Blind Faith. Il monte sur scène et, s’accompagnant à la guitare acoustique, chante deux chansons. Comme le public en redemande, il lui fait chanter «  Colors » avec lui.  Quelle chorale !


C’est le moment de vérité. On annonce : Rick Grech, Ginger Baker, Stevie Winwood, Eric Clapton. La foule est debout… Chaque nom est salué par des hourras frénétiques. Eux sont souriants, détendus…. Clapton et Winwood échangent quelques plaisanteries. Quelques instants pour les derniers réglages et ça y est : les dieux jouent…

 

« Well All Right » de Buddy Holly, chanté par Winwood, pour débuter. Il faut encore un réglage. Baker s’excuse : « Vous savez, c’est notre première répétition ». Dans ce qui suit il y a des morceaux comme « Under My Thumb » des Stones qui resteront inédits sur ce qu’on ne sait pas encore être l’unique album du groupe!

 

 

 

 

Car Blind Faith entrera dans la légende comme l’un des plus phénoménaux ratage de l’histoire du rock. Malgré son équipe de surdoués, le groupe, fabriqué pour être super, ne vivra que six mois, après lesquels Clapton trouvera qu’il est bien plus amusant d’accompagner un couple country-rock américain du nom de Delaney & Bonnie.


Mais ça, le 7 juin 1969, on ne le sait pas encore. Blind Faith clôture sa prestation avec un prophétique « Coming To An End » (titre de circonstance pour une fin de concert, on n’envisage pas qu’il puisse s’appliquer, déjà, au groupe lui-même). Enthousiaste, je crie « More ! More ! More ! » avec cent mille personnes, reviens au pays les yeux plein d’images de foule innombrable, les oreilles chargées de sons mémorables, et je me fends d’un article de quatre pages intitulés Le retour des dieux. Pour moi, la cause est entendue :  la carrière de Blind Faith sera au moins aussi riche que celles de Cream et de Traffic réunies. Ouais…Je sais. Y’a mieux comme happy end pour une anecdote, mais, allez…  sur le moment, c’était bien chouette tout de même.

 

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Kesskis’passe ?

 

Les Rolling Stones se voient offrir près de cent mille dollars pour se produire à Las Vegas.

 

Comme les Beatles ont créé une marque de disque qui s’appelle Apple (pomme), les Stones projettent d’appeler la leur Pear (poire).

 

Les concerts sont rares chez nous, mais Steppenwolf de passage en Belgique (à Malines) se fait piquer le succès par le Wallace Collection avec lequel il partage la vedette.

 

Le colonel Parker, manager d’Elvis, réussit le plus beau coup de sa carrière : 50.000 dollars pour que le King  ne fasse rien ! Parker avait refusé l’offre d’une chaîne de TV et informait sa direction qu’il allait considérer l’offre de la chaîne concurrente. Devant la mine désespérée du premier producteur il a proposé : « Je vais faire quelque chose pour vous. Pour 50.000 dollars vous pouvez acheter l’exclusivité TV d’Elvis pour nonante jours. Comme cela vous êtes sûrs que vos concurrents ne l’auront pas non plus. » Le gars a accepté !

 

Jimi Hendrix est arrêté à l’aéroport de Toronto pour possession d’héroïne. Après un court séjour derrière les barreaux, il est libéré sous caution. N’empêche…Pour un guitariste, se retrouver au violon, c’est un comble.

 

Lors d’un concert du Who à New York, si chaud qu’un incendie s’est déclaré dans un coin de la salle, Pete Towshend à fracassé « par erreur » sa guitare sur la tête d’un policier qui était monter sur scène pour essayé d’arrêter la prestation du groupe par sécurité.

 

Les membres du Who risquent une grosse amende et un an de prison. « Je ne me suis pas rendu compte que c’était un flic » a déclaré Townshend.

 

John Lennon et Yoko Ono sortent « Unfinished Music N°2 : Life With The Lions ». Un album sur la première face (23) duquel on entend Yoko crier, pleurer, gémir, hurler, geindre et haleter durant 35 minutes. Sur la deuxième face John chante une mélodie orientale au sujet de son séjour au pied du lit de Yoko lorsqu’elle était en clinique dans des circonstances difficiles, on entend ensuite une longue série de battements de cœur sensés appartenir à l’enfant qu’elle a perdu, puis deux minutes de silence.

Finale « en apothéose » : des bruits provenant d’une radio qu’on est en train de régler. Pour ne pas être en reste George Harrison y va, lui, d’un album avec le son que fait l’air dans un tuyau, une mitraillette, des oiseaux, etc. même la fraiseuse d’un dentiste !   (Est-ce que ça a été réédité en CD ?)

 

Au cours d’un petit festival pour hippies en Amérique, les membres du Ten Years After se produisent tout nus.

 

Je reçois ma première lettre d’insultes suite à un article sur Fleetwood Mac dont les photos, avec un Peter Green hirsute, semblent avoir choqué autant que ma prose. Le lecteur, anonyme évidemment, questionne : « Quel est donc cet être anormal qui a inventé cette insanité ? » et menace « Un jour viendra où cet individu malfaisant qui vise le dévergondage de la jeunesse sera mis hors d’état de continuer sa répugnante besogne ». Quant au groupe il le traite de « Bande de sauvages, sales et dégoûtants, sortis d’un asile d’aliénés ”.

 

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Article paru dans le Pourquoi Pas

Eh oui : c’est que nous sommes encore à l’époque où le clivage entre les générations provoque parfois des drames familiaux. Je l’apprendrai plus tard. Il y a des cas extrêmes où des ados doivent lire  le « Moustique » en cachette et des parents qui enlèvent d’abord les pages que je rédige.  Le rock, la pop-music, son cortège de chevelus, de génies extravagants, de sonorités nouvelles, de tenues vestimentaires originales etc. font encore peur.

 

Les excès de certaines vedettes et leur complaisance vis-à-vis de la drogue mènent  ceux qui ont été bercés par les roucoulades de Tino Rossi, George Guétary, André Claveau, Line Renaud et consorts à un amalgame à base d’incompréhension. Car, évidemment, ce sont les frasques et l’inhabituel qui sont les plus publicisés.

 

On remarque peu que chez les pop-stars, comme dans n’importe quel milieu, il y a aussi des calmes, des gentils, des intellos, des croyants qui n’ont pas besoin de religions exotiques pour prier, des sobres et des sages.
 Mais il faut aussi reconnaître que beaucoup de jeunes prennent un malin plaisir à provoquer leurs « vieux »,  établissant petit à petit le mythe du rocker flashy pour lequel le look et une vie de bâton de chaise prime sur le reste. 

 

Comme tout domaine, le rock a ses extrémistes. Eux aussi me feront des reproches : je ne bois pas comme un trou, ne fume pas, ne me drogue pas  et mon rédac-chef me qualifie de « bourreau du travail ». Ils ne considèrent pas ça comme « très rock and roll ».  Mais eux, et  ce lecteur anonyme…  ce doigt là, hein ? Vous savez où ils peuvent se le mettre !

 

À propos d’intellos, pour certains d’entre eux, tout ce qui est nouveau, original, dérangeant, est bon à prendre.  C’est le cas de Jo Dekmine qui s’occupe d’un théâtre bruxellois Le 140 . La banalité de cette dénomination, due au fait qu’il est situé au numéro 140 de l’avenue Plasky à Schaerbeek (24), n’est en rien révélatrice de sa programmation souvent fort audacieuse. A côté de pièces d’avant-garde, de one-man-shows plein d’humour et d’événements culturels divers aussi réjouissants qu’inattendus, Dekmine est le premier à oser la pop-music (25) dans ses locaux. En 1968, Pink Floyd et le groupe de Denny Laine, entre autres, ont inauguré les réclamations du voisinage. Les critiques de certains magazines de l’époque valaient la peine.

 

Mais il en faut plus pour refroidir l’enthousiasme de Dekmine. Il a remarqué l’ouverture pop de Moustique-Télé  et il s’y engouffre. Il débarque comme un ouragan à la rédaction et un pied sur une chaise se met à haranguer la foule… Enfin Willy le rédac-chef, Ghislaine la secrétaire, André Viollier et moi. Ameutée par les grandes envolées verbales de Jo, de temps en temps, une tête passe  par  l’entrebâillement de la porte pour voir ce qui se passe, mais le curieux bat aussitôt en retraite. On n’arrête pas Dekmine lorsqu’il est lancé.

Surtout pas quand il a une idée. Et il en a une : ça s’appelle « Pop-Event » et ça doit se passer à Anvers parce que les Flamands, c’est bien connu, sont plus avancés (et nombreux) que les autres Belges dans l’acceptation de la pop-music. C’est la première fois qu’une programmation aussi importante se limitera exclusivement au genre en Belgique.  Convaincu par la fougue du directeur du 140, nous consacrons deux pages au programme de l’événement qui se déroule à l’Arena de Deurne ( faubourg

d’Anvers) le 21 juin 1969. Pas moins de douze groupes étaient attendus : des belges comme le Tomahawk Blues Band,  Davy, Junior & Guess Who qui sont encore au stade amateur ou comme Roland and his Blues Workshop, le J.J. Band, les Pebbles et le Wallace Collection qui ont déjà sorti des disques, mais aussi des anglais et non des moindres : Procol Harum, Freedom (des dissidents du Procol), Dave Dee, Dozy,Beaky, Mick and Tich,  Chicken Shack, Nice et Fleetwood Mac.

 

Tout a été prévu : réservation des places, parking, réduction sur le chemin de fer, bon de réduction sur les places les plus chères (150 et 200 francs (26) pour les lecteurs du Moustique, horaire adapté pour que ceux qui viennent de loin puissent rentrer chez eux : commencement à 14h, fin à 22h30 ! Oui : 8 heures et demie pour 12 groupes ! Cela deviendra  inconcevable  par la suite, mais il faut savoir qu’à l’époque les prestations sur scène dépassaient rarement la demi heure par nom inscrit au programme.

 

D’ailleurs…Très caractéristique du temps des premiers grands concerts ou petits festivals chez nous, ce programme n’est pas respecté. Le Chicken Shack, en pleine crise, se fait remplacer par le Colosseum. Le Procol Harum qui n’a jamais signé son contrat, brille par son absence. Dave Dee et sa bande attendent, à Knokke, que les organisateurs viennent les chercher ; alors que ce n’est pas prévu. Heureusement, on a droit à une révélation non annoncée :Yes. Et, bien sûr, le passage des groupes prend un retard considérable, les dernières notes étant jouées vers  minuit et demi.
  

Côté belge le Wallace se plante à cause de problèmes d’amplis mais les Pebbles , originaires d’Anvers, reçoivent un accueil délirant. Le triomphe (et le seul rappel) de la journée revenant au Nice et en particulier à la « bête de scène » qu’est son leader et organiste Keith Emerson. On savait qu’il a l’habitude de mettre le feu (au sens propre !) à son Hammond, il s’abstient, mais il balade le malheureux instrument ( au moins 150 kilos) sur toute la largeur de la scène, piétine le clavier, y plante des poignards et pénètre même à l’intérieur du mécanisme !

 

Du délire… Sur scène et dans la salle.Le First International Pop Event  est un succès.  L’Arena (6000 places) est plein à craquer et on refuse près d’un demi-millier de personnes à l’entrée.


 

Fleetwood Mac


Jo Dekmine est l’un des premiers à comprendre que le temps est venu de ne plus mélanger des genres incompatibles. Un public « pop » est en train de se constituer. Il est assoiffé de découvertes, d’originalité, de sonorités modernes… Faut pas le faire chier avec des intermèdes à l’accordéon !

 

Brian Godding et Piero

 

 Lorsqu’on me demande d’annoncer le déjà traditionnel Parapluie des vedettes de Huy, début juillet, je ne cache pas mon opinion … « Les genres musicaux sont trop mélangés. Les amateurs de musique pop qui s’y rendront devront encaisser pas mal de navets chantants. Les amateurs de navets chantants devront faire un effort cérébral qui ne leur est pas habituel pour comprendre les chanteurs pop. Pour corser l’histoire, il y a aussi quelques excellents jazzmen et de la véritable chanson française. Ce parapluie laisse décidément passer tous les vents. »


Enfin, j’encourage tout de même les lecteurs à y aller ne fut-ce que pour découvrir les Blossom Toes. Les Blossom Toes !  Un des premiers groupe anglais qui fait figure de grande révélation en Belgique, mais… nulle part ailleurs. Bien que découverts par Giorgio Gomelsky, manager excentrique de la scène rock anglaise qui compta aussi les Stones, les Yardbirds, Soft Machine et Magma parmi ses poulains, les Blossom Toes, malgré aussi deux albums (27) intéressants, demeurèrent tellement obscurs outre-Manche que même les premières encyclopédies rock ne les mentionnent pas.

 

Pourtant Brian Godding (guitare), Jim Cregan (guitare), Brian Belshaw (basse) et Kevin Westlake (batterie) font sensation dans les rares concerts rock organisés de ce côté-ci de la Mer du Nord à la fin des sixties. Ils pratiquent une musique originale où l’on peut déceler des influences psychédéliques, un côté ironique à la Kinks et un message pacifiste sympathique.  Le point culminant de leur prestation étant un morceau intitulé « Peace Loving Man »  qui va crescendo à partir d’une plaintive voix d’enfant réclamant son papa tué à la guerre. Leur succès à Huy n’est qu’un prélude à leur triomphe à Bilzen le mois suivant. Je vais en reparler.

 

                          
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Mais, avant ça, il est plus que temps de rendre hommage à Francine.  La pop-music  est encore relativement rare en radio. Dans la majorité des cas, ce qu’on peut entendre est ce qu’il a de plus représentatif dans le genre commercialement. Surtout les derniers « singles » (disques en vinyle en quarante-cinq tours avec un morceau par face) de grands noms comme les Beatles, les Stones, Tom Jones etc.

 

Hélas, la plupart du temps perdus au milieu de calamités sonores diverses. Pour dire : cet été ’69  « Oh Lady Mary » par David Alexandre Winter,  « Le sirop typhon »

 

« Les petits cochons » par Richard Anthony , « Le petit pain au chocolat » par Joe Dassin, « Sayonara » par Hervé Villard, et « La première étoile » par Mireille Mathieu   sont les meilleures ventes en Belgique à côté de « Oh Happy  Day » des Edwin Hawkins Singers, d’ « I Want to Live » de l’ Aphrodite’s Child, de « Israelites » » de Desmond Dekker , « Love Me Tonight » par Tom Jones, « In The Year 2525 » par Zager & Evans et tout de même  deux titres des Beatles « Get Back » et « The Ballad of John And Yoko », un d’Elvis « In The Ghetto », le « Daydream » du Wallace Collection et son successeur « Love »… Pas vraiment l’avant garde !

 

 

Francine Arnaud

Une présentatrice de la R.T.B.(28) a pourtant l’audace de passer des choses plus passionnantes : Francine ArnaudC’est une dame dans la quarantaine, au look très « distingué ». Rien d’une rockeuse contestataire ou même d’une hippie visionnaire. Mais en partant du « Hit Parade» qu’elle présente le  mercredi après-midi elle va petit à petit introduire une programmation plus audacieuse qui fait que son émission deviendra la première au feeling vraiment rock.


D’habitude installée dans un grand studio du rez-de-chaussée des bâtiments de la radio, place Flagey, Francine y tient sa cour chaque semaine. Elle est composée de jeunes auditeurs et de musiciens de groupes belges. J’y vais aussi, le plus souvent possible. Je lui vante les nouveautés que j’ai découvertes, lui apporte des disques qu’elle passe volontiers sur antenne, prenant la peine (puisqu’ils sont en anglais) d’en expliquer le sujet, parfois de traduire les paroles.  Mais cette extraordinaire mère de famille ne se contente pas de ce qui est disponible sur vinyle.  Il est toujours très difficile pour les  groupes belges de décrocher un contrat avec l’une ou l’autre firme de disques. Francine leur donne un coup de pouce. Elle profite des studios pour les enregistrer. Et ça, ça fait du bruit dans les deux sens de l’expression…

 

 

«  Bagarre à la RTB : entre Francine Arnaud qui enregistrait le Tomahawk Blues Band d’une part, et Fernand Terby, qui enregistrait le Prix italien d’autre part. Trente musiciens classiques enregistraient pour Monsieur Terby quand, malgré l’insonorisation des studios ils entendirent des extraits de « Rollin’ And Tumblin’ ». Immédiatement les trente bonzes firent irruption dans le studio où jouait le Tomahawk avec

 

l’intention apparente de scalper ses membres. Francine n’était pas contente du tout. Il s’en fallu de peu que ça ne tourne au crêpage de chignon. « Allez vous faire couper les cheveux ! » criait le gros Fernand Terby. «  Qu’il aille se faire raboter le ventre ! » devait répondre Francine. C’est un comble : avoir le Tomahawk et devoir déterrer la hache de guerre ! » 

 

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Ah… les cheveux longs. A l’époque, ils sont le signe distinctif pour les jeunes qui participent, plus ou moins consciemment, aux débuts de ce qu’on appellera plus  tard la « culture rock ». Culture ?  En fait, en ‘69, Monsieur Toutlemonde est toujours convaincu que « tous ces dégénérés tapageurs sont les signes évident de la décadence de notre société ».

 

J’ai ré-intitulé une colonne de Pop- Hot & Pop Hits « Papote » (lisez-ça très vite sans bégayer pour voir) pour évoquer les petits à-côtés de l’actualité musicale. On y trouve ce dialogue qui résume tout :

 

« Commentaire d’un religieux anglican sur le concert d’Hyde Park : « Ces musiciens détournent la jeunesse du Christ ».
Réponse d’un autre religieux anglican : « Le Christ et Blind Faith ont ceci en commun, c’est qu’ils exercent une véritable fascination apaisante sur la foule ».
Le premier religieux : « De là à vénérer des types à cheveux longs… »
Son collègue : « Le Christ aussi avait les cheveux longs »
Un fan de Blind Faith : « Le Christ avait les cheveux longs, mais il ne jouait pas de la guitare comme Clapton ! » »

 

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Kesskis’passe ?

 

Les Beatles font parler d’eux presque chaque semaine.
John Lennon le plus souvent parce qu’il est au lit, dans l’un ou l’autre hôtel de par le monde avec Yoko Ono. Il y fait des tas de choses qui ne sont pas nécessairement celles qu’on croit : il milite pour la paix et,  à Montréal, il enregistre un titre de circonstance «  Give Peace A Chance » en compagnie d’un rabbin et d’une quarantaine de personnes qui passaient par là.
Paul McCartney parce qu’il a beaucoup de succès … avec Mary Hopkin dont il produit les disques.
George Harrison parce qu’il a déclaré que « Le prochain film des Beatles sera plus grandiose que le « 2001 » de Kubrick. » En fait, il semble que les membres du groupe soient d’accord sur le script : un conte de fées d’un certain J.R. Tolkien intitulé « Lord Of The Rings » (Le seigneur des anneaux). Il s’agirait d’une histoire au sujet des habitants imaginaires du Middle Earth (Milieu de la Terre)…

 

Le succès du Wallace Collection fait des envieux : un autre groupe belge monte au créneau : Carriage Company. Son « The Beasts » est transporté à la deuxième place au hit-parade de Francine Arnaud.

 

Mick Jagger était venu voir les débuts de Blind Faith à Hyde Park, il a trouvé ça tellement super que pour présenter leur nouvelle formule avec Mick Taylor

 

comme guitariste, à la place de Brian Jones qui vient de les quitter, les Rolling Stones offrent aussi un « free-show » à Hyde park. Jones est retrouvé mort dans sa piscine quelques jours avant le concert mais … the show must go on. Il attire quelques 250.000 spectateurs.

 

Après Paul Anka et Tom Jones, une autre habituée des hit-parades se fait refaire le nez : la chanteuse Cilla Black.

 

A propos d’en avoir plein le nez, pendant les vacances d’été je propose aux lecteurs qui votent habituellement pour notre Hit-Parade des écoles de se défouler avec un Hit-Parade des navets où doivent se retrouver les disques qui leur donnent envie de balancer le pied dans le poste de radio. Ce sont Richard Anthony avec son « Sirop Typhon » et Claude François avec son plagiat de « Daydream » rebaptisé « Rêveries » qui se retrouvent en tête de classement.

 

Les Bee Gees se sont donc disputés, Robin Gibb a quitté le groupe. Les frangins se sont fait la gueule. Mais ils se sont déjà réconciliés lorsque Robin sort son premier disque en solo « Saved By The Bell ». Comme  Maurice Gibb a épousé Lulu,  je précise que la différence entre la chanteuse et un archéologue est que ce dernier s’occupe d’égyptologie, tandis que Lulu, elle, s’occupe de Gibb au logis. Pénible non ?

 

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(16) Voir CŒUR DE ROCK

(17) Avec un excellent single « Tiger Dance »

(18) Où j’étais disc-jockey - voir CŒUR DE ROCK

(19) C’est dans CŒUR DE ROCK aussi

(20) Il s’agissait de l’agence Copine

(21) ± 34 €

(22)  Aux dernières nouvelles Mick y est encore

(23) Oui, en 1969, les disques (en vinyle) ont toujours deux faces

(24) commune bruxelloise

(25) À l’époque on employait cette dénomination pour ce qu’on appelle rock aujourd’hui

(26) 3,75€ et  5 €

(27) « If Only For A Moment » (1967) et « We Are Ever So Clean » (1969)

(28) Radio Télévision Belge

 

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Mise en page : Jean Jième

 

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