CHRONIQUE 1966- 1972

 

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AGENDA DES CONCERTS

Agenda des concerts rocken Belgique - Année 1968

Agenda des concerts rock en Belgique - Année 1969

 

Agenda des concerts rock en Belgique - Année 1970

 

Agenda des concerts rock en Belgique - Année 1971

 

Agenda des concerts rock

en Belgique - Année 1972

 

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Agenda des concerts rock/pop au Théâtre 140 de 1965 à 1972

 

FESTIVALS POP

Pop-Event à Deurne Arena 21 juin 1969

Festival Jazz Bilzen 1966

Festival Jazz Bilzen 1967

Festival Jazz Bilzen 1968

 

Festival Jazz Bilzen 1969

 

Festival Jazz Bilzen 1970

 

Festival Jazz Bilzen 1971

 

Festival Jazz Bilzen 1972

 

 

Festival de Châtelet 1966

 

Festival de Châtelet 1967

 

Festival de Châtelet 1968

 

Festival de Woodstock 1969

Free Show Wolu Shopping Center - juin 1971

Free Show Wolu Shopping Center - octobre1971

 

Festival Actuel -Amougies

- Mont de l'Enclus 1969

 

Pop Hot Show 1 du 6 novembre 1969- Salle de la Madeleine

 

Pop Hot Show 2 du 20 décembre 1969 -Salle Newton

 

Pop Hot Show 3 du 7 mai 1970 -Moustier sur Sambre

 

Pop Hot Show 4 des 17 -18 mai 1970- Trazegnies

 

Pop Hot Show 5 du 5 septembre 1970 - Huy-Andenne

 

Cocoripop Charleroi 1971

 

Pop Circus 30 avril 1972 à Liège

 

Festival Guitare d'Or Ciney 1966 -1968

 

Festival Guitare d'Or

Ciney 1969 -1971

Rac Pop Festival 69

 

Le parapluie des vedettes

Huy 1967 - 1968

 

Island Show - Londerzeel octobre 69

 

Festival Ile de Wight

août 1970

 

Festivals à Jemelle 1969-1973)

 

Wolu City 1966 -1967-1968

 

Festival - en France

Seloncourt 18 et 19/9/1971- Pete Brown

 

GROUPES ÉTRANGERS

 

Atomic Rooster en Belgique 1972

 

Cliff Richard - Marvin, Welch, Farrar -Olivia Newton-John -Anvers 1971

 

Doors en Belgique 1972

 

Everly Brothers Roma 1972

 

Fleetwood Mac en Belgique 1970

 

Golden Earring en Belgique 1971-1973

 

Genesis en Belgique 1971-72

 

Hollies et Move à Gand au Sportpaleis en 1969

 

Jethro Tull - Belgique 1972

 

Jimi Hendrix en Belgique 1967

 

Kinks en Belgique 1966

 

Led Zeppelin en Belgique mai 1972

 

Mike Stuart Span 1968

 

Pink Floyd Belgique - Théâtre 140

 

Rolling Stones Bruxelles 1966

 

Spencer Davis Group en Belgique

 

Shake Spears : chapit 1 - Période 1965-66

 

Shake Spears : chapit 2 - Période 1967

 

Shakespeares : chapit

3 - Période 1968

 

Shakespeares : chapit 4 - Période 1969

 

Shakespeares : chapit 5 - 1969 - La dérive espagnole.

 

Sweet en Belgique 1971-72

 

Tremeloes - Festival Ciney 1971

 

Who en Belgique 1967

Wings - Roma 1972

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Photos de rockstars 1966-1969 Belgium - Holland-England

 

 

Rockstars 1970-1972 in Belgium-Holland-England

 

Théâtre 140 - 36Hr underground -Yes -Ten Years After - Nice

 

DANCINGS

 

Dancings sur la côte belge - années '60

 

Wallace Collection 1968 Répétitions aux Gémeaux

 

Dancing Le Grenier Antre du rock

 

Cheetah Club, temple du rock

 

Discothèque Les Gémeaux

 

Club Dancing Le Puzzle

 

Ferme V. Story - 1965-1974

 

Le Pop and Soul

 

SALLE SPECTACLE

 

Palais des Beaux-Arts s'ouvre au rock - 1970

 

MEDIA

 

British Week à Bruxelles - 1967.

 

Summer of love et Flower Power vus par le magazine Juke Box (1967)

 

Culture Pop : Mersey Beat Années Hippies Flower Power - Psychedelisme.

Swinging London ''60

 

Show-Biz en Belgique dans les années 60

 

Pop Shop - Émission rock RTB - 1970-1973

 

Filles des années 60 - Models sixties

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THE SHAKESPEARES - MARS - MAI 1969

D'après " Les carnets d'un manager" de Jean Jième,

et les souvenirs d'Alan Escombe et de Chris Stone.

CHAPITRE 5 : LA DÉRIVE ESPAGNOLE

Villa louée à la Carretera Valldemossa. Avril 1969 - Palma de Majorca - photo J.Jieme.

Mick Carter, Alan Escombe,Georgie Wood et Chris Stone. Le chanteur Martin est absent.

 

 

Raconter les mésaventures vécues par les Shakespeares au cours du premier semestre 1969,  c'est-à-dire depuis leur départ forcé de Belgique, puis leur brève escale à Londres et puis enfin leur séjour chahuté  à Palma de Majorque, relèverait du feuilleton. C'est pourquoi, je me contente ici de relater quelques faits essentiels sans trop entrer dans les détails. Toutefois afin de bien comprendre l'enchainement des évènements qui se sont succédés en quittant Bruxelles pour Palma de Majorque, il est conseillé d'opérer un retour en arrière en relisant le chapitre 4 intitulé : Le départ de Belgique.

 

RETOUR AU CHAPITRE PRÉCÉDENT : LE DÉPART DE BELGIQUE

 

 

 

MARS 1969. PALMA - CATASTROPHE SUR CATASTROPHE


Dans le chapitre IV, intitulé : Shakespeares- Le départ, j’évoquais  en détails la rencontre des musiciens avec Richard T., un Américain résidant à Bruxelles et qui vendait aux Belges les plus fortunés des terrains en Floride. Surfant sur l’air du temps, l’homme d’affaires avait conçu l’improbable projet de devenir producteur. Ainsi  avait-il séduit les musiciens en leur offrant des tickets d’avion pour se rendre aux Baléares afin de préparer la sortie d’un futur album avec, à la clef, une tournée dans quelques clubs aux States.

 

Après près de deux ans passés à leurs côtés - à titre de manager plein temps- , je ne  pouvais me résoudre à les laisser se débrouiller tous seuls. Et bien sûr, il y avait aussi l’attrait de l’aventure. À la requête de l’Américain, je suis donc parti en éclaireur afin de leur dénicher un pied à terre. Au bout d’une semaine de prospection, je me suis intéressé à villa isolée, située à une douzaine de kilomètres du centre, à la  Carretera Valldemossa, au beau milieu des champs, un lieu idéal pour répéter avec des amplis.


Quand les musiciens ont débarqué le samedi 15 mars, ils ont été surpris de constater que leur matériel et instruments, sensés se retrouver sur place, n’étaient pas au rendez-vous. Et pour cause : leur équipement était resté bloqué au poste frontière franco-espagnol de La Junquera.


Il faut savoir que trois semaines plus tôt, Phil Lempereur, un de leur road manager, avait voulu franchir le poste frontière espagnol avec son chargement, sans disposer des documents adéquats.  Le matériel avait été immédiatement saisi et les douaniers avaient exigé le règlement d’une caution, assortie d’une amende. À leurs yeux, Phil avait tenté d’introduire ce matériel de manière illégale. Prévenu du litige par mes soins, Richard D.T. avait promis de faire intervenir un agent en douane qui aurait réglé rapidement l’affaire. C’était sans compter sur le mauvais sort.

 

Je reçois dans les jours suivants un télégramme des plus laconiques qui m’avise que Richard vient d’être victime d’un grave malaise cardiaque. Les médecins l’ont placé en observation sous une tente à oxygène. 

 


La stupeur passée fait place au désarroi et à l’inquiétude. Je pare au plus pressant en investissant, plusieurs fois sur la journée, l’exigu bureau de poste du centre de Palma afin d’entrer en contact avec la secrétaire de Richard.

 

Les heures d’attente pour obtenir une communication avec le continent  sont interminables. Et, lorsqu’enfin j'obtiens la ligne avec Bruxelles, l'employée de l'homme d'affaires ne peut que répéter qu’elle est déboussolée et qu’elle ne peut prendre aucune décision, en l'absence de son boss. Dès le lendemain, je rédige un courrier alarmiste, afin de tenter de sensibiliser Richard sur l'état précaire de notre situation. Et comme je ne recueille aucune réaction, j'insiste en envoyant de nouveaux courriers en express et coups de fil qui se révèlent tous aussi inutiles les uns que les autres.

 

Face à un tel mur, comment réagir ?

 

Au bout d'une semaine, alors que la situation est en train de prendre une vilaine tournure, je reçois un télégramme qui confirme le cynisme de notre "ex-producteur". On y apprend que Richard est sorti du coma et s'est envolé pour Miami afin d'entamer sa convalescence. Sans le moindre état d'âme, notre "mécène" a fait le choix de nous abandonner à notre sort. Cette nouvelle plonge les musiciens dans le plus grand trouble. Que va-t-il advenir de leur matériel ? Vont-ils se le faire confisquer ? Avec quel argent quitter l'île pour un rapatriement collectif ?

 

Face à ces questions cruciales, je me lance dans les comptes  : déduction faite du versement de la  garantie locative et du règlement du premier mois de loyer de la villa, le montant de 25.000 francs belges (625 euros) remis au départ, nous laisse de quoi subsister deux à trois semaines à la condition que chacun se serre drastiquement  la ceinture.

 

Ou alors, sans plus attendre un jour de plus, avec l'argent qui nous reste, nous quittons la villa dans les plus brefs délais, récupérons le montant de la garantie et le convertissons en tickets retours pour le ferry jusque Barcelone et le train jusque Calais.

 

En ce qui concerne l'épineuse question du matériel bloqué à la frontière, pas d'autre choix que de reporter sa solution jusqu'au moment où chacun aura réintégré son pays d'origine. Ensuite, il sera toujours temps de saisir le problème à bras le corps.

 

 

Avant l'arrivée des musiciens, j'avais soumis un texte à la rédaction de l’Ultima Hora et du Majorca Daily Bulletin pour annoncer leur venue imminente. Quelques jours plus tard, un article paraissait à la une: : Un joven grupo inglés pasa sus vacaciones en Mallorca », suivi d'un autre du Majorca Bulletin.

 

 

 

 

 

Après la parution de ces deux articles, la réputation des Shakespeares établie,

les musiciens sont accueillis comme des rock stars au Sergeant Pepper,

une discothèque dernier cri, inaugurée récemment par le band de Jimi Hendrix.

 

 

LE SERGEANT PEPPER

 

 

 

 

Sur la plaza Gomila dans la banlieue de Terreno, proche du centre de Palma s'érige la discothèque Sergeant Pepper, fruit de la collaboration entre le manager de Jimi Hendrix, Michael Jeffrey et Chas Chandler, ex bassiste des Animals, devenu producteur.

 

 

Les deux hommes ont choisi d’investir leurs billes dans ce méga projet de dernière génération, aux proportions pharaoniques, aux éclairages flashy et à la puissance sonore inégalée. Le Sergeant Pepper rallie aussitôt la faune des touristes et l’ensemble de la jeunesse branchée de l’île.

 

Le duo Jeffrey-Chandler incite Hendrix à faire un saut avec ses musiciens jusqu’à Palma.  Un concert improvisé se tient le 15 juillet 1968 avec Jimi, Noel Redding et Mitch Mitchell qui inaugurent ainsi officiellement le nouvel établissement à la mode.

 

 

 

 

Le trio Hendrix -15 juillet 1968

photo Torrello.

 

 

Jimi et son manager Mike Jeffrey

 

 

Alan, Mick, Chris et Georgie sous le patio - photo J.Jieme

 

 

DÉSOEUVREMENT

 

En journée, privés de leurs instruments, les Shakespeares, désœuvrés, se baladent, longs tifs au vent, dans la partie touristique de l’île où ils se noient dans le paysage en nouant moult contacts avec des confrères britanniques, déjà nombreux en cette période de l’année.

 

C’est ainsi que le chanteur Martin Clarke ainsi que Chris Stone  ne tardent pas à se faire chaperonner par d’accortes estivantes qui leur assurent aussitôt  le gîte et le couvert.  

 

Quand tombe la nuit, chacun tente d’oublier la fragilité de sa situation en investissant le festif Sergeant Pepper, aux confortables sofas et nombreux drinks, gracieusement offerts aux hôtes de marque.

 

Ils sympathisent avec Ian le D.J. écossais, enfermé dans son cube de verre, qui domine la piste et qui joue au magicien de la nuit. Ian balance les derniers titres de Cream, Doors, Hendrix, Vanilla Fudge, Jefferson Airplane, Stones, King Crimson, Beatles.

 

Dans ce temple du High tech, si l’ambiance retombe d’un cran, le D.J. injecte durant quelques secondes une impulsion électrique dans les entrailles du  plancher en métal. Les jeunes Anglaises, Allemandes, Américaines et Suédoises qui s'exhibent en mini jupe, les pieds nus,  tressautent de surprise en poussant de petits cris stridents, le spectacle est irrésistible.

 

SIGNAL DE REPLI

 

Au bout de deux semaines, nos modestes moyens sont largement entamés. À défaut d’une solution miracle (qui ne s'est jamais présentée), j'envisage de quitter l'île tant qu'il en est encore temps. Pour les musiciens, c’est la douche froide, ils ne se sentent pas prêts à se priver de ce petit coin de paradis, dans lequel ils commencent à prendre leurs marques.

 

Le cœur gros, j’entame les premières démarches du  rapatriement.  Je me renseigne sur les coûts de la traversée du ferry jusque Barcelone, puis du train jusqu’à Calais. À l’agence immobilière, le senior Benastar accepte de me rembourser la garantie versée ainsi que la moitié de la location de la villa.

 

LA JOURNÉE DE TOUTES LES BONNES SURPRISES

 

Deux jours avant la date fixée pour le départ, alors que je suis sur le point de réserver les tickets, une carte postale m'arrive de Genève. La famille Aumas, qui nous avait si chaleureusement accueillis dans leurs propriétés en Suisse et à Chamonix  (*) nous apporte une note de fraicheur : « Chers amis, tenez-nous au courant de vos projets. Vous savez combien nous nous intéressons à votre groupe. Si vous êtes toujours aux Baléares dans les prochaines semaines, nous viendrons vous dire bonjour à bord de notre bateau. Nous vous envoyons nos pensées affectueuses. »

 

L'après-midi même, Alan, tout excité, vient me trouver avec les autres pour m'annoncer une "grande" nouvelle : Trixie Sullivan attend son boss Mike Jeffrey d'un jour à l'autre. Elle lui a suggéré de nous auditionner. Elle s'est même déjà arrangée avec les Los Bravos (**) pour qu'ils consentent à prêter leur matériel.

 

(*) La famille Aumas nous avait accueillis pour un concert  privé lors du Nouvel An dans leur villa à Genève. Plus tard, ils nous avaient rappeler afin de fêter l’anniversaire de Madame Aumas, en juin à Chamonix. Alan Escombe avait continué à maintenir le contact. Lire: Shakespeares 1968 -chapitre 3

(**)  Les Los Bravos sont devenus des vedettes internationales grâce à  Black Is Black,  (N°2 dans les charts britanniques en juillet 1966 et N°4 aux USA - octobre 1966). Cette chanson a été reprise ensuite en français sous le titre Noir C’est Noir par Johny Hallyday. Los Bravos ont joué plusieurs semaines d’affilée au Sergeant Pepper.

 

 

 

Trixie Sullivan secrétaire de Mike Jeffrey

 

 

 

Les gars sont tellement surexcités qu'il n'est plus question de départ. Et, lorsque je leur montre la lettre que les Aumas viennent de me faire parvenir, Alan surenchérit : Je suis certain que Madame et Monsieur Aumas nous dépanneront financièrement en cas de besoin.

 

En fin de journée, flanqué de son interminable silhouette, je me rends au bureau de poste qui commence à me connaître. Après une demie heure d'attente, j'obtiens Jean Aumas lui-même en ligne, lui explique brièvement notre situation puis lui passe Alan. À l'issue de la conversation, ce dernier m'annonce, la mine épanouie, que le Suisse va leur envoyer un chèque de huit mille pesetas, de quoi tenir une dizaine de jours.

 

Voilà qui bouleverse tous mes plans.

 

Concert à Chamonix chez les Aumas

 

Si je suis contraint d’accepter le choix du groupe : se raccrocher à la moindre lueur d’espoir pour s’éviter un humiliant retour au pays, je suis plus sceptique que jamais, surtout après la malencontreuse expérience avec l'Américain.

 

 


 

 

 

L'AUDITION DE LA DERNIÈRE CHANCE


Je rencontre Trixie Sullivan dans un bar proche du Sgt Pepper. La trentaine, une opulente tignasse brune déployée sur les épaules, la jeune femme a du charme et l’élégance d’un top model hippy. Elle entame la conversation en vantant le « particular and interesting sound » des Shakespeares qui, selon elle, s’explique par « les diverses influences culturelles, héritées lors de leurs séjours sud africains, australiens et européens. » Elle conclut par le fait que ces divers métissages musicaux pourraient bien constituer un atout essentiel pour le public américain.

 

Face à ce nouveau  challenge, le groupe se ressoude en répétant sans relâche trois après-midis d'affilée. Il n’est pas rare que Trixie fasse des apparitions surprises, elle s’assied à l’écart pour les regarder jouer et partage même quelques moments de tête à tête avec Alan.

 

C’est ainsi que lors d’une pause, ce dernier me confie un véritable scoop. Trixie lui aurait annoncé qu’après sa tournée au Canada (*), Jimi Hendrix comptait se séparer de son bassiste Noël Redding. Me voilà détenteur d’une information qui aurait de quoi faire saliver tout chroniqueur de rock-pop. Connaissant le culte qu’Alan voue au  grand black de Seattle, je crois déceler dans son regard l'ombre d'un rêve inaccessible.


Mais, malgré l’engouement de Trixie à l'égard du groupe, rien ne se déroule comme prévu. Le 30 avril, le producteur tant attendu n’a toujours pas montré le bout de son nez, ni le 1er ni le 2 mai. Pendant ce temps le viatique de Jean Aumas  a fondu comme neige au soleil.


Le 3 mai, dans la discothèque, Trixie nous accueille avec une tête d'enterrement : Jimi vient de se faire arrêter à l’aéroport de Toronto avec de la drogue dans sa valise. Inculpé, une caution de 10.000 dollars a été exigée pour sa libération. Mike Jeffrey doit intervenir au plus vite.

 

Notre audition - celle de la dernière chance - est reportée aux calendes grecques. Nous n'avons vraiment pas de pot.

 

(*). Mike Jeffrey savait que Jimi comptait se séparer de son bassiste à l’issue de sa tournée canadienne. Il essaya de le persuader de le garder. Mais Jimi finit par choisir Billy Cox.

 

 

 

 

Avant- plan :Georgie Wood. Arrière plan de gauche à droite :

Chris Stone et sa petite amie, Mick Carter, Alan Escombe

et Trixie Sullivan avec son chien. (photo Jean Jieme)

 

 

 

GALÈRE ET DÉBROUILLE

 

Nous voilà de retour à la case départ. En pire, car désormais, les cales du navire prennent l’eau et l’équipage semble avoir brûlé ses dernières fusées de détresse.

 

Lors d’un conciliabule à six, j’exhorte ceux qui ont gardé le contact avec leur famille à lancer un appel pour recquérir une aide d’urgence. Quelques jours plus tard, Georgie décachète son courrier qui renferme un malheureux billet de dix livres, une aumône qui ne lui permettrait même pas de se payer un aller simple en ferry Palma-Barcelone.

 

Mick, qui a maintenu de bonnes relations avec sa copine à Paris, reçoit de quoi regagner l’Hexagone. Chris, à la fois zen et trop fier que pour taper ses parents retraités ne bronche pas. Quant au chanteur Martin, il peut compter sur le soutien de sa bien aimée du moment.

 

Alan, le plus stoïque d'entre tous, campe seul des journées entière à la villa, il lit et grille ses horribles cigarettes Celtas aux vapeurs âcres et toxiques. Il arrive à survivre avec le peu que nous lui apportons. Même lorsque le contenu de la dernière bouteille de butane vient à expirer, et qu'il n’est plus question de concocter un repas chaud ni de se servir une nice cup of tea.

 

La situation devient vite ingérable surtout pour le jeune Georgie qui souffre plus que les autres des carences alimentaires. Un hippie, rencontré en rue, lui glisse une bonne info : un don de sang peut rapporter huit cent pesetas. Sans plus attendre, le musicien se précipite vers  un dispensaire de la Croix Rouge. Sauve qui peut !


À la villa, la situation s’améliore soudainement avec l’irruption de trois Californiennes à la recherche d’un gîte et d’une salle de bain. En échange, elles amènent pain, pâtes et crudités et se chargent de remplacer la bonbonne de gaz défaillante, un luxe inouï  en ces temps de disette.

 

Avec leur arrivée, une partie du clan se reforme mais, au bout de quelques jours, les hippies sont flanquées à la porte pour cause d’introduction de chaude-pisse.  

 

 

Georgie, Alan et Mick - photo J.Jieme

 

Sur la terrasse, à l’ombre du patio, Alan et moi établissons le topo de la situation. Il revient à la charge en évoquant à nouveau le nom des époux Aumas. Il est persuadé que, si le couple était au courant de notre infortune, il contribuerait à nous en dépêtrer.

 

Il me suggère de rédiger un mémo qui expliquerait en détails les malencontreux revirements de ces deux dernières semaines, avec à la clef, une demande précise : nous donner les moyens de rentrer dans nos foyers et si possible nous aider à récupérer le matériel et les instruments, toujours sous séquestre au poste frontière espagnol. En contre partie, le groupe s’engagerait à venir jouer gratuitement dans leurs différents lieux de résidence, dès qu’ils le souhaiteraient et ce jusqu’à apurement de la dette.

 

En glissant l’enveloppe dans la boite, nous sommes tous les deux conscients que ce courrier représente notre dernier espoir. Je n’ose imaginer le dépit général, s'il n’était pas suivi d’effets.

 

 

 

 

 

Martin, Georgie, Alan et Chris (Sox)

 

Après trois jours d’une attente fébrile, un télégramme de moins de dix mots vient apporter une note d’espoir: « Appelez-moi ce soir à 18Hr -STOP - J. Aumas. »

 

Jusqu’à présent, Mademoiselle Sullivan avait tout ignoré de l'état préoccupant des musiciens. À peine mise au parfum, elle prend conscience du temps qu’elle nous a involontairement fait perdre en faisant miroiter l’arrivée de Mike Jeffrey. Elle propose de nous appuyer auprès de l’homme d’affaire suisse.

 

À 18 heures, serrés dans l’étroite cabine téléphonique aux côtés d’Alan et de Trixie, je découvre à mon grand soulagement que Monsieur Aumas a parfaitement compris l'enjeu. Et après avoir écouté la voix d'Alan et ensuite celle de Trixie qui lui confirme tout l’intérêt qu’elle porte au groupe, l'homme m'annonce qu’il va nous envoyer des billets retour ainsi qu'un minimum de liquidités pour les faux frais.

 

Gorges nouées, cœurs battants et gosiers secs, Alan et moi fonçons vers le premier bistrot afin de décompresser et commenter l’extraordinaire geste de générosité de ce véritable mécène, à jamais notre bienfaiteur.

 

Le jeudi 5 juin, je réceptionne une épaisse enveloppe en provenance de Genève :  À l’intérieur : six billets d’avion Palma-Barcelone, six billets de chemin de fer Barcelone-Paris-Calais, cinq tickets pour la traversée Calais-Douvres et un nouveau chèque de huit mille pesetas.

 

Dans  le courrier que m’adresse l’agence de voyages Willy Brandt, une phrase en bas de page attire mon attention : « Mr Aumas nous a exceptionnellement autorisés à régler les frais de transport de votre matériel de la Junquera jusqu’à Londres, transport qui sera effectué selon les instructions que nous transmettons ce jour à nos agents à la Junquera et à  Barcelone. »

 

Au cours de la dernière nuit passée au Sergent Pepper, Trixie nous fait part de ses appréhensions à propos du sort incertain de Jimi.  En effet, au cours des mois, les conséquences de son arrestation à Toronto resteront le sujet de préoccupation majeur du chanteur qui vivra dans la crainte d’être lourdement condamné. Alan, qui a rêvé d’être auditionné par Mike Jeffrey, noie son amertume en éclusant whisky sur whisky.

 

Tôt dans la journée de ce 7 juin, derrière la couche des nuages, un pâle soleil tente de percer. Au loin, le ressac des vagues égrène son bercement apaisant. Un cocktail de senteurs végétales embaume la fraicheur matinale, le temps est venu de  quitter ce petit coin de paradis.  

 

É P I L O G U E

Couverture du Bulletin - 1969 photo : J.Jieme

 

 

THE LONG WAY HOME


Dans les modalités de récupération de notre matériel, l’agence Willy Brandt avait précisé qu’avant de quitter l’Espagne, l’un d’entre nous devrait se rendre au poste frontière afin de dresser la liste détaillée des instruments, baffles, amplis et micros consignés.

 

Après un vol en charter plus que chahuté, nous voilà tous les six sur le tarmac de l’aéroport barcelonais. Tandis que Martin, Georgie, Mick et Chris poursuivent leur périple par rail jusque Perpignan, Alan et moi partons remplir la mission. Cent soixante kilomètres séparent la capitale de la Catalogne de La Junquera.

 

Au cours des trois heures d’un parcours interminable en navette puis en bus, Alan a tout loisir de s’épancher sur ce que le groupe va advenir. D’autant plus qu’il ne connait pas grand monde à Londres. Mais ce qui lui importe le plus  pour le moment c’est la perspective de retrouver son ampli Marshall et surtout sa Fender, dont il n’a plus gratté les cordes depuis le show à l’Underground à Wemmel, le 8 février dernier.  

 

Nous marchons d’un même pas vers une sorte de blockhaus d'un blanc lumineux. Les douaniers nous l’ont indiqué, c’est derrière ces murs que dorment les précieux instruments.

 

À l’ouverture de la porte que nous ouvre un douanier, accompagné du senior José Farina, délégué par la société Mateu y Mateu, c’est la caverne d’Ali Baba : des valises, des sacs,  du matériel de camping, des caisses d’alcool, des monceaux de fardes de cigarettes, des vélos, des motos et au milieu de ce fatras, à l’abri dans leurs étuis : la Les Pole de Georgie, les Fender d’Alan et Sox, la batterie de Mick, les trois Marshall.

 

Alors qu’avec Monsieur Farina, je procède à l’inventaire exhaustif du moindre câble de micro, Alan dégage sa guitare de sa gangue de cuir et la caresse tendrement et fait vibrer les cordes. Je lui tourne le dos et le laisse vivre ses émotions en toute sérénité. La porte se referme, Alan se met à jurer, il avait espéré repartir avec sa basse.

 

L’après-midi est déjà largement entamée quand nous franchissons à pieds la courte distance qui nous sépare de la France. Nouveau trajet en bus jusque Perpignan où nous retrouvons nos acolytes à la gare.

 

Sur le quai du Perpignan-Paris, chargés comme des mulets, nous tentons de grimper dans un compartiment qui puisse nous accueillir tous les six. Peine perdue, l'omnibus a été pris d’assaut en amont, il ne reste plus un siège de disponible. Même les travées sont occupées par des voyageurs assis à même le sol.

 

 

 

 

Nous trouvons refuge dans un espace de deux mètres carrés en bout de corridor à l’arrière de la rame juste en face de la porte des toilettes. Les grincements de ferraille, le bruit lancinant des roues, la chaleur, la pestilence  des latrines, et l’exigüité des lieux constituent un véritable calvaire. Pourtant près de neuf cent kilomètres de rails nous attendent, avec un arrêt à chaque gare, plus de dix heures de voyage.

 

 

Le retour à Londres

 

 

Dans un tel environnement, difficile de fermer l’œil, ne fut-ce que quelques minutes, il faut veiller sur les valises, se lever régulièrement pour laisser pénétrer les voyageurs dans le lieu d’aisance et attendre qu’ils en ressortent. Nous finissons par nous répartir un tour de veille d’une heure chacun, ce qui permet aux autres de somnoler vaille que vaille.

 

Le charriot avec les boissons et les sandwiches est déjà vide avant de parvenir jusqu’à nous. Enfin, les premières lueurs du jour apparaissent sur fond de grande banlieue parisienne. Voilà qui requinque le moral. Dans le gigantesque brouhaha du hall de l'immense gare du Nord, éreintés, affamés, assoiffés, les jambes ankylosées, nous nous précipitons comme des naufragés vers la première buvette. Jamais, un café-crème avec croissants n’auront été autant appréciés par des Anglais.

 

Mais l’heure tourne et ma correspondance avec le Paris-Bruxelles m’oblige à précipiter les adieux. Trois minutes suffisent pour secouer une dernière fois la pogne d’Alan, Sox, Georgie Mick et Martin et ainsi mettre un terme à une aventure commune qui aura duré deux ans, et permis de vivre de l’intérieur l’existence d’un groupe british de pop musique.

 

L'histoire ne se termine pas ici. Elle se poursuivra avec Fynn McCool.

 

 

 

 

Dossier complet en 5 chapitres :

 

 

Chapitre 1

 

Chapitre 2

 

Chapitre 3

 

Chapitre 4